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En1914, c'est une population de paysans et d'ouvriers trĂšs peu instruite qui s'apprĂȘte Ă entrer dans la Grande guerre. La France compte en effet 41 La France compte en effet 41 X
Alfred De Musset PoĂ©sies Nouvelles TABLE DES MATIERES 1. ROLLA 2. UNE BONNE FORTUNE 3. LUCIE 4. La Nuit de mai 5. La Nuit de dĂ©cembre 6. La Nuit d'aoĂ»t 7. La Nuit d'octobre 8. Lettre Ă M. de Lamartine 9. A la Malibran 10. L'ESPOIR EN DIEU 11. A LA MI-CAREME 12. DUPONT ET DURAND 13. AU ROI 14. SUR LA NAISSANCE DU COMTE DE PARIS 15. IDYLLE 16. SILVIA 17. Chanson 18. Chanson de Barberine 19. Chanson de Fortunio 20. A Ninon 21. A SAINTE-BEUVE 22. A ALFRED DE MUSSET 23. A LYDIE TRADUIT D'HORACE 24. A LYDIE IMITATION 25. A ALF. T. 26. A UNE FLEUR 27. LE FILS DU TITIEN 28. SONNET 29. ADIEU 30. SONNET 31. JAMAIS 32. IMPROMPTU 33. A Mademoiselle *** 34. Une SoirĂ©e perdue 35. SIMONE 36. SUR LES DĂâ°BUTS DE MESDEMOISELLES RACHEL ET PAULINE GARCIA 37. CHANSON 38. TRISTESSE 39. LE RHIN ALLEMAND PAR BECKER 40. LE RHIN ALLEMAND 41. SOUVENIR 42. SUR LA PARESSE 43. LE MIE PRIGIONI 44. RAPPELLE-TOI 45. MARIE 46. Rondeau "Fut-il jamais..." 47. A MADAME G. 48. A MADAME G. 49. APRĂËS UNE LECTURE 50. A sonnet 51. MIMI PINSON 52. LE TREIZE JUILLET 53. A M. A. T. 54. SONNET A MADAME M. N. 55. A LA MĂĆ ME I 56. A LA MĂĆ ME II 57. STANCES DE M. CHARLES NODIER 58. RĂâ°PONSE A M. CHARLES NODIER 59. A MON FRĂËRE, REVENANT D'ITALIE 60. CONSEILS A UNE PARISIENNE 61. PAR UN MAUVAIS TEMPS 62. A MADAME Cne T. 63. SUR TROIS MARCHES DE MARBRE ROSE 64. SONNET 65. A. M. REGN1ER DE LA COMĂâ°DIE-FRANĂâĄAISE 66. CHANSON 67. A MADAME O*** 68. LE RIDEAU DE MA VOISINE 69. SOUVENIR DES ALPES 70. ADIEUX A SUZON 71. Sonnet au Lecteur 1. ROLLA Regrettez-vous le temps oĂÂč le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux; OĂÂč VĂ©nus AstartĂ©, fille de l'onde amĂšre, Secouait, vierge encor, les larmes de sa mĂšre, Et fĂ©condait le monde en tordant ses cheveux? Regrettez-vous le temps oĂÂč les Nymphes lascives Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux, Et d'un Ă©clat de rire agaçaient sur les rives Les Faunes indolents couchĂ©s dans les roseaux? OĂÂč les sources tremblaient des baisers de Narcisse? OĂÂč, du nord au midi, sur la crĂ©ation Hercule promenait l'Ă©ternelle justice, Sous son manteau sanglant, taillĂ© dans un lion ; OĂÂč les Sylvains moqueurs, dans l'Ă©corce des chĂÂȘnes Avec les rameaux verts se balançaient au vent, Et sifflaient dans l'Ă©cho la chanson du passant; OĂÂč tout Ă©tait divin, jusqu'aux douleurs humaines; OĂÂč le monde adorait ce qu'il tue aujourd'hui; OĂÂč quatre mille dieux n'avaient pas un athĂ©e; OĂÂč tout Ă©tait heureux, exceptĂ© PromĂ©thĂ©e, FrĂšre aĂnĂ© de Satan, qui tomba comme lui ? - Et quand tout fut changĂ©, le ciel, la terre et l'homme, Quand le berceau du monde en devint le cercueil, Quand l'ouragan du Nord sur les dĂ©bris de Rome De sa sombre avalanche Ă©tendit le linceul, - Regrettez-vous le temps oĂÂč d'un siĂšcle barbare Naquit un siĂšcle d'or, plus fertile et plus beau? OĂÂč le vieil univers fendit avec Lazare De son front rajeuni la pierre du tombeau? Regrettez-vous le temps oĂÂč nos vieilles romances Ouvraient leurs ailes d'or vers leur monde enchantĂ©? OĂÂč tous nos monuments et toutes nos croyances Portaient le manteau blanc de leur virginitĂ©? OĂÂč, sous la main du Christ, tout venait de renaĂtre? OĂÂč le palais du prince, et la maison du prĂÂȘtre, Portant la mĂÂȘme croix sur leur front radieux, Sortaient de la montagne en regardant les cieux? OĂÂč Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre, S'agenouillant au loin dans leurs robes de pierre, Sur l'orgue universel des peuples prosternĂ©s Entonnaient l'hosanna des siĂšcles nouveau-nĂ©s? Le temps oĂÂč se faisait tout ce qu'a dit l'histoire; OĂÂč sur les saints autels les crucifix d'ivoire Ouvraient des bras sans tache et blancs comme le lait; OĂÂč la Vie Ă©tait jeune, - oĂÂč la Mort espĂ©rait? Ăâ Christ! je ne suis pas de ceux que la priĂšre Dans tes temples muets amĂšne Ă pas tremblants; Je ne suis pas de ceux qui vont Ă ton Calvaire, En se frappant le coeur, baiser tes pieds sanglants; Et je reste debout sous tes sacrĂ©s portiques, Quand ton peuple fidĂšle, autour des noirs arceaux, Se courbe en murmurant sous le vent des cantiques, Comme au souffle du nord un peuple de roseaux. Je ne crois pas, ĂÂŽ Christ! Ă ta parole sainte Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. D'un siĂšcle sans espoir naĂt un siĂšcle sans crainte; Les comĂštes du nĂÂŽtre ont dĂ©peuplĂ© les cieux. Maintenant le hasard promĂšne au sein des ombres De leurs illusions les mondes rĂ©veillĂ©s; L'esprit des temps passĂ©s, errant sur leurs dĂ©combres, Jette au gouffre Ă©ternel tes anges mutilĂ©s. Les clous du Golgotha te soutiennent Ă peine; Sous ton divin tombeau le sol s'est dĂ©robĂ© Ta gloire est morte, ĂÂŽ Christ! et sur nos croix d'Ă©bĂšne Ton cadavre cĂ©leste en poussiĂšre est tombĂ©! Eh bien! qu'il soit permis d'en baiser la poussiĂšre Au moins crĂ©dule enfant de ce siĂšcle sans foi, Et de pleurer, ĂÂŽ Christ! sur cette froide terre Qui vivait de ta mort, et qui mourra sans toi! Oh! maintenant, mon Dieu, qui lui rendra la vie? Du plus pur de ton sang tu l'avais rajeunie; JĂ©sus, ce que tu fis, qui jamais le fera? Nous, vieillards nĂ©s d'hier, qui nous rajeunira? Nous sommes aussi vieux qu'au jour de ta naissance. Nous attendons autant, nous avons plus perdu. Plus livide et plus froid, dans son cercueil immense Pour la seconde fois Lazare est Ă©tendu. OĂÂč donc est le Sauveur pour entr'ouvrir nos tombes? OĂÂč donc le vieux saint Paul haranguant les Romains, Suspendant tout un peuple Ă ses haillons divins? OĂÂč donc est le CĂ©nacle? oĂÂč donc les Catacombes? Avec qui marche donc l'aurĂ©ole de feu? Sur quels pieds tombez-vous, parfums de Madeleine? OĂÂč donc vibre dans l'air une voix plus qu'humaine? Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu? La Terre est aussi vieille, aussi dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e, Elle branle une tĂÂȘte aussi dĂ©sespĂ©rĂ©e Que lorsque Jean parut sur le sable des mers, Et que la moribonde, Ă sa parole sainte, Tressaillant tout Ă coup comme une femme enceinte, Sentit bondir en elle un nouvel univers. Les jours sont revenus de Claude et de TibĂšre; Tout ici, comme alors, est mort avec le temps, Et Saturne est au bout du sang de ses enfants; Mais l'espĂ©rance humaine est lasse d'ĂÂȘtre mĂšre, Et, le sein tout meurtri d'avoir tant allaitĂ©, Elle fait son repos de sa stĂ©rilitĂ©. II De tous les dĂ©bauchĂ©s de la ville du monde OĂÂč le libertinage est Ă meilleur marchĂ©, De la plus vieille en vice et de la plus fĂ©conde, Je veux dire Paris, - le plus grand dĂ©bauchĂ© Etait Jacques Rolla. - jamais, dans les tavernes, Sous les rayons tremblants des blafardes lanternes, Plus indocile enfant ne s'Ă©tait accoudĂ© Sur une table chaude ou sur un coup de dĂ©. Ce n'Ă©tait pas Rolla qui gouvernait sa vie, C'Ă©taient ses passions; - il les laissait aller Comme un pĂÂątre assoupi regarde l'eau couler. Elles vivaient; - son corps Ă©tait l'hĂÂŽtellerie OĂÂč s'Ă©taient attablĂ©s ces pĂÂąles voyageurs; TantĂÂŽt pour y briser les lits et les murailles, Pour s'y chercher dans l'ombre, et s'ouvrir les entrailles Comme des cerfs en rut et des gladiateurs; TantĂÂŽt pour y chanter, en s'enivrant ensemble, Comme de gais oiseaux qu'un coup de vent rassemble, Et qui, pour vingt amours, n'ont qu'un arbuste en fleurs. Le pĂšre de Rolla, gentillĂÂątre imbĂ©cile, L'avait fait Ă©lever comme un riche hĂ©ritier, Sans songer que lui-mĂÂȘme, Ă sa petite ville, Il avait de son bien mangĂ© plus de moitiĂ©. En sorte que Rolla, par un beau soir d'automne, Se vit Ă dix-neuf ans maĂtre de sa personne, - Et n'ayant dans la main ni talent ni mĂ©tier. Il eĂ»t trouvĂ© d'ailleurs tout travail impossible; Un gagne-pain quelconque, un mĂ©tier de valet Soulevait sur sa lĂšvre un rire inextinguible. Ainsi, mordant Ă mĂÂȘme au peu qu'il possĂ©dait, Il resta grand seigneur tel que Dieu l'avait fait. Hercule, fatiguĂ© de sa tĂÂąche Ă©ternelle, S'assit un jour, dit-on, entre un double chemin. Il vit la VoluptĂ© qui lui tendait la main Il suivit la Vertu, qui lui sembla plus belle. Aujourd'hui rien n'est beau, ni le mal ni le bien. Ce n'est pas notre temps qui s'arrĂÂȘte et qui doute; Les siĂšcles, en passant, ont fait leur grande route Entre les deux sentiers, dont il ne reste rien. Rolla fit Ă vingt ans ce qu'avaient fait ses pĂšres. Ce qu'on voit aux abords d'une grande citĂ©, Ce sont des abattoirs, des murs, des cimetiĂšres; C'est ainsi qu'en entrant dans la sociĂ©tĂ© On trouve ses Ă©gouts. - La virginitĂ© sainte S'y cache Ă tous les yeux sous une triple enceint; On voile la pudeur, mais la corruption Y baise en plein soleil la prostitution. Les hommes dans leur sein n'accueillent leur semblable Que lorsqu'il a trempĂ© dans le fleuve fangeux L'acier chaste et brĂ»lant du glaive redoutable Qu'il a reçu du ciel pour se dĂ©fendre d'eux. Jacque Ă©tait grand, loyal, intrĂ©pide et superbe. L'habitude, qui fait de la vie un proverbe, Lui donnait la nausĂ©e. - Heureux ou malheureux, Il ne fit rien comme elle, et garda pour ses dieux L'audace et la fiertĂ©, qui sont ses soeurs aĂnĂ©es. Il prit trois bourses d'or, et, durant trois annĂ©es, Il vĂ©cut au soleil sans se douter des lois; Et jamais fils d'Adam, sous la sainte lumiĂšre N'a, de l'est au couchant, promenĂ© sur la terre Un plus large mĂ©pris des peuples et des rois. Seul il marchait tout nu dans cette mascarade Qu'on appelle la vie, en y parlant tout haut, Tel que la robe d'or du jeune Alcibiade, Son orgueil indolent, du palais au ruisseau, TraĂnait derriĂšre lui comme un royal manteau. Ce n'Ă©tait pour personne un objet de mystĂšre Qu'il eĂ»t trois ans Ă vivre et qu'il mangeĂÂąt son bien. Le monde souriait en le regardant faire, Et lui qui le faisait, disait Ă l'ordinaire Qu'il se ferait sauter quand il n'aurait plus rien. C'Ă©tait un noble coeur, naĂÂŻf comme l'enfance, Bon comme la pitiĂ©, grand comme l'espĂ©rance. Il ne voulut jamais croire Ă sa pauvretĂ©. L'armure qu'il portait n'allait pas Ă sa taille; Elle Ă©tait bonne au plus pour un jour de bataille, Et ce jour-lĂ fut court comme une nuit d'Ă©tĂ©. Lorsque dans le dĂ©sert la cavale sauvage, AprĂšs trois jours de marche, attend un jour d'orage Pour boire l'eau du ciel sur ses palmiers poudreux, Le soleil est de plomb, les palmiers en silence Sous leur ciel embrasĂ© penchent leurs longs cheveux; Elle cherche son puits dans le dĂ©sert immense, Le soleil l'a sĂ©chĂ©; sur le rocher brĂ»lant, Les lions hĂ©rissĂ©s dorment en grommelant. Elle se sent flĂ©chir; ses narines qui saignent S'enfoncent dans le sable, et le sable altĂ©rĂ© Vient boire avidement son sang dĂ©colorĂ©. Alors elle se couche, et ses grands yeux s'Ă©teignent, Et le pĂÂąle dĂ©sert roule sur son enfant Les flots silencieux de son linceul mouvant. Elle ne savait pas, lorsque les caravanes Avec leurs chameliers passaient sous les platanes, Qu'elle n'avait qu'Ă suivre et qu'Ă baisser le front, Pour trouver Ă Bagdad de fraĂches Ă©curies, Des rĂÂąteliers dorĂ©s, des luzernes fleuries, Et des puits dont le ciel n'a jamais vu le fond. Si Dieu nous a tirĂ©s tous de la mĂÂȘme fange, Certes, il a dĂ» pĂ©trir dans une argile Ă©trange Et sĂ©cher aux rayons d'un soleil irritĂ© Cet ĂÂȘtre, quel qu'il soit, ou l'aigle, ou l'hirondelle, Qui ne saurait plier ni son cou ni son aile, Et qui n'a pour tout bien qu'un mot la libertĂ©. III Est-ce sur de la neige, ou sur une statue, Que cette lampe d'or, dans l'ombre suspendue, Fait onduler l'azur de ce rideau tremblant? Non, la neige est plus pĂÂąle, et le marbre est blanc. C'est un enfant qui dort. - Sur ses lĂšvres ouvertes Voltige par instants un faible et doux soupir; Un soupir plus lĂ©ger que ceux des algues vertes Quand, le soir, sur les mers voltige le zĂ©phyr, Et que, sentant flĂ©chir ses ailes embaumĂ©es Sous les baisers ardents de ses fleurs bien-aimĂ©es, Il boit sur ses bras nus les perles des roseaux. C'est un enfant qui dort sous ces Ă©pais rideaux, Un enfant de quinze ans, - presque une jeune femme; Rien n'est encor formĂ© dans cet ĂÂȘtre charmant. Le petit chĂ©rubin qui veille sur son ĂÂąme Doute s'il est son frĂšre ou s'il est son amant. Ses longs cheveux Ă©pars la couvrent tout entiĂšre. La croix de son collier repose dans sa main, Comme pour tĂ©moigner qu'elle a fait sa priĂšre, Et qu'elle va la faire en s'Ă©veillant demain. Elle dort, regardez - quel front noble et candide! Partout, comme un lait pur sur une onde limpide, Le ciel sur la beautĂ© rĂ©pandit la pudeur. Elle dort toute nue et la main sur son coeur. N'est-ce pas que la nuit la rend encor plus belle? Que ces molles clartĂ©s palpitent autour d'elle, Comme si, malgrĂ© lui, le sombre Esprit du soir Sentait sur ce beau corps frĂ©mir son manteau noir? Les pas silencieux du prĂÂȘtre dans l'enceinte Font tressaillir le coeur d'une terreur moins sainte, Ăâ vierge! que le bruit de tes soupirs lĂ©gers. Regardez cette chambre et ces frais orangers, Ces livres, ce mĂ©tier, cette branche bĂ©nite Qui se penche en pleurant sur ce vieux crucifix; Ne chercherait-on pas le rouet de Marguerite Dans ce mĂ©lancolique et chaste paradis? N'est-ce pas qu'il est pur, le sommeil de l'enfance? Que le ciel lui donna sa beautĂ© pour dĂ©fense? Que l'amour d'une vierge est une piĂ©tĂ© Comme l'amour cĂ©leste, et qu'en approchant d'elle, Dans l'air qu'elle respire on sent frissonner l'aile Du sĂ©raphin jaloux qui veille Ă son cĂÂŽtĂ©? Si ce n'est pas ta mĂšre, ĂÂŽ pĂÂąle jeune fille! Quelle est donc cette femme assise Ă ton chevet, Qui regarde l'horloge et l'ĂÂątre qui pĂ©tille, En secouant la tĂÂȘte et d'un air inquiet? Qu'attend-elle si tard? - Pour qui, si c'est ta mĂšre, S'en va-t-elle entr'ouvrir, depuis quelques instants, Ta porte et ton balcon... si ce n'est pour ton pĂšre? Et ton pĂšre, Marie, est mort depuis longtemps. Pour qui donc ces flacons, cette table fumante, Que, de ses propres mains, elle vient de servir? Pour qui donc ces flambeaux, et qui donc va venir?... Qui que ce soit, tu dors, tu n'es pas son amante. Les songes de tes nuits sont plus purs que le jour, Et trop jeunes encor pour te parler d'amour. A qui donc ce manteau que cette femme essuie; Il est couvert de boue et dĂ©gouttant de pluie; C'est le tien, Maria, c'est celui d'un enfant. Tes cheveux sont mouillĂ©s. Tes mains et ton visage Sont devenus vermeils au froid souffle du vent. OĂÂč donc t'en allais-tu par cette nuit d'orage? Cette femme n'est pas ta mĂšre, assurĂ©ment. Silence! on a parlĂ©. Des femmes inconnues Ont entr'ouvert la porte, - et d'autres, demi-nues, Les cheveux en dĂ©sordre et se traĂnant aux murs, Traversaient en sueur des corridors obscurs. Une lampe a bougĂ©; - les restes d'une orgie, Aux derniĂšres lueurs de sa morne clartĂ©, Sont apparus au fond d'un boudoir Ă©cartĂ©. Les verres se heurtaient sur la nappe rougie; La porte est retornbĂ©e au bruit d'un rire affreux. C'est une vision, n'est-il pas vrai, Marie? C'est un rĂÂȘve insensĂ© qui m'a frappĂ© les yeux. Tout repose, tout dort; - cette femme est ta mĂšre. C'est le parfum des fleurs, c'est une huile lĂ©gĂšre Qui baigne tes cheveux, et la chaste rougeur Qui couvre ton beau front vient du sang de ton coeur. Silence! quelqu'un frappe, - et, sur les dalles sombres Un pas retentissant fait tressaillir la nuit. Une lueur tremblante approche avec deux ombres... C'est toi, maigre Rolla? que viens-tu faire ici? Ăâ Faust! n'Ă©tais-tu pas prĂÂȘt Ă quitter la terre Dans cette nuit d'angoisse oĂÂč l'archange dĂ©chu, Sous son manteau de feu, comme une ombre lĂ©gĂšre, T'emporta dans l'espace Ă ses pieds suspendu? N'avais-tu pas criĂ© ton dernier anathĂšme, Et, quand tu tressaillis au bruit des chants sacrĂ©s, N'avais-tu pas frappĂ©, dans ton dernier blasphĂšme, Ton front sexagĂ©naire Ă tes murs dĂ©labrĂ©s? Oui, le poison tremblait sur ta lĂšvre livide; La Mort, qui t'escortait dans tes oeuvres sans nom, Avait Ă tes cĂÂŽtĂ©s descendu jusqu'au fond La spirale sans fin de ton long suicide; Et, trop vieux pour s'ouvrir, ton coeur s'Ă©tait brisĂ©, Comme un roc, en hiver, par la froidure usĂ©. Ton heure Ă©tait venue, athĂ©e Ă barbe grise; L'arbre de ta science Ă©tait dĂ©racinĂ©. L'ange exterminateur te vit avec surprise Faire jaillir encor, pour te vendre au DamnĂ©, Une goutte de sang de ton bras dĂ©charnĂ©. Oh! sur quel ocĂ©an, sur quelle grotte obscure, Sur quel bois d'aloĂšs et de frais oliviers, Sur quelle neige intacte au sommet des glaciers, Souffle-t-il Ă l'aurore une brise aussi pure, Un vent d'est aussi plein des larmes du printemps, Que celui qui passa sur ta tĂÂȘte blanchie, Quand le ciel te donna de ressaisir la vie Au manteau virginal d'un enfant de quinze ans? Quinze ans! ĂÂŽ RomĂ©o! l'ĂÂąge de Juliette! L'ĂÂąge oĂÂč vous vous aimiez! oĂÂč le vent du matin, Sur l'Ă©chelle de soie, au chant de l'alouette, Berçait vos longs baisers et vos adieux sans fin! Quinze ans! - l'ĂÂąge cĂ©leste oĂÂč l'arbre de la vie, Sous la tiĂšde oasis du dĂ©sert embaumĂ©, Baigne ses fruits dorĂ©s de myrrhe et d'ambroisie, Et, pour fĂ©conder l'air comme un palmier d'Asie, N'a qu'Ă jeter au vent son voile parfumĂ©! Quinze ans! - l'ĂÂąge oĂÂč la femme, au jour de sa naissance, Sortit des mains de Dieu si blanche d'innocence, Si riche de beautĂ©, que son pĂšre immortel De ses phalanges d'or en fit l'ĂÂąge Ă©ternel! Oh! la fleur de l'Eden, pourquoi l'as-tu fanĂ©e, Insouciante enfant, belle Eve aux blonds cheveux? Tout trahir et tout perdre Ă©tait ta destinĂ©e; Tu fis ton Dieu mortel, et tu l'en aimas mieux. Qu'on te rende le ciel, tu le perdras encore. Tu sais trop bien qu'ailleurs c'est toi que l'homme adore; Avec lui de nouveau tu voudrais t'exiler, Pour mourir sur son coeur, et pour l'en consoler! Rolla considĂ©rait d'un oeil mĂ©lancolique La belle Marion dormant dans son grand lit; Je ne sais quoi d'horrible et presque diabolique Le faisait jusqu'aux os frissonner malgrĂ© lui. Marion coĂ»tait cher. - Pour lui payer sa nuit, Il avait dĂ©pensĂ© sa derniĂšre pistole. Ses amis le savaient. Lui mĂÂȘme, en arrivant, Il s'Ă©tait pris la main et donnĂ© sa parole Que personne, au grand jour, ne le verrait vivant. Trois ans, - les trois plus beaux de la belle jeunesse, - Trois ans de voluptĂ©, de dĂ©lire et d'ivresse, Allaient s'Ă©vanouir comme un songe lĂ©ger, Comme le chant lointain d'un oiseau passager. Et cette triste nuit, - nuit de mort, - la derniĂšre, - Celle oĂÂč l'agonisant fait encor sa priĂšre, Quand sa lĂšvre est muette, - oĂÂč, pour le condamnĂ©, Tout est si prĂšs de Dieu, que tout est pardonnĂ©, - Il venait la passer chez une fille infĂÂąme, Lui, chrĂ©tien, homme, fils d'un homme! Et cette femme, Cet ĂÂȘtre misĂ©rable, un brin d'herbe, un enfant, Sur son cercueil ouvert dormait en l'attendant. Ăâ chaos Ă©ternel! prostituer l'enfance! Ne valait-il pas mieux, sur ce lit sans dĂ©fense, Balafrer ce beau corps au tranchant d'une faux! Prendre ce cou de neige et lui tordre les os? Ne valait-il pas mieux lui poser sur la face Un masque de chaux vive avec un gant de fer, Que d'en faire un ruisseau limpide Ă la surface, RĂ©flĂ©chissant les fleurs et l'Ă©toile qui passe, Et d'en salir le fond des poisons de l'enfer? Oh! qu elle est belle encor! quel trĂ©sor, ĂÂŽ nature! Oh! quel premier baiser l'Amour se prĂ©parait! Quels doux fruits eĂ»t portĂ©s, quand sa fleur sera mĂ»re, Cette beautĂ© cĂ©leste, et quelle flamme pure Sur cette chaste lampe un jour s'Ă©veillerait! PauvretĂ©! PauvretĂ©! c'est toi la courtisane. C'est toi qui dans ce lit a poussĂ© cet enfant Que la GrĂšce eĂ»t jetĂ© sur l'autel de Diane! Regarde, - elle a priĂ© ce soir en s'endormant... PriĂ©! - Qui donc, grand Dieu! C'est toi qu'en cette vie Il faut qu'Ă deux genoux elle conjure et prie; C'est toi qui, chuchotant dans le souffle du vent, Au milieu des sanglots d'une insomnie amĂšre, Es venue un beau soir murmurer Ă sa mĂšre Ă Ta fille est belle et vierge, et tout cela se vend! Ă» Pour aller au sabbat, c'est toi qui l'as lavĂ©e, Comme on lave les morts pour les mettre au tombeau; C'est toi qui, cette nuit, quand elle est arrivĂ©e, Aux lueurs des Ă©clairs, courais sous son manteau! HĂ©las! qui peut savoir pour quelle destinĂ©e, En lui donnant du pain, peut-ĂÂȘtre elle Ă©tait nĂ©e? D'un ĂÂȘtre sans pudeur ce n'est pas lĂ le front. Rien d'impur ne germait sous cette fraĂche aurore. Pauvre fille! Ă quinze ans ses sens dormaient encore, Son nom Ă©tait Marie, et non pas Marion. Ce qui l'a dĂ©gradĂ©e, hĂ©las! c'est la misĂšre, Et non l'amour et l'or. - Telle que la voilĂ Sous les rideaux honteux de ce hideux repaire, Dans cet infĂÂąme lit, elle donne Ă sa mĂšre, En rentrant au logis, ce qu'elle a gagnĂ© lĂ . Vous ne la plaignez pas, vous, femmes de ce monde! Vous qui vivez gaiement dans une horreur profonde De tout ce qui n'est pas riche et gai comme vous! Vous ne la plaignez pas, vous, mĂšres de familles, Qui poussez les verrous aux portes de vos filles, Et cachez un amant sous le lit de l'Ă©poux! Vos amours sont dorĂ©s, vivants et poĂ©tiques; Vous en parlez, du moins, - vous n'ĂÂȘtes pas publiques. Vous n'avez jamais vu le spectre de la Faim Soulever en chantant les draps de votre couche, Et, de sa lĂšvre blĂÂȘme effleurant votre bouche, Demander un baiser pour un morceau de pain. Ăâ mon siĂšcle! est-il vrai que ce qu'on te voit faire Se soit vu de tout temps? Ăâ fleuve impĂ©tueux! Tu portes Ă la mer des cadavres hideux; Ils flottent en silence, - et cette vieille terre, Qui voit l'humanitĂ© vivre et mourir ainsi, Autour de son soleil tournant dans son orbite, Vers son pĂšre immortel n'en monte pas plus vite, Pour tĂÂącher de l'atteindre et de s'en plaindre Ă lui. Eh bien, lĂšve-toi donc, puisqu'il en est ainsi, LĂšve-toi les seins nus, belle prostituĂ©e. Le vin coule et pĂ©tille, et la brise du soir Berce tes rideaux blancs dans ton joyeux miroir. C'est une belle nuit, - c'est moi qui l'ai payĂ©e. Le Christ Ă son souper sentit moins de terreur Que je ne sens au mien de gaietĂ© dans le coeur. Allons! vive l'amour que l'ivresse accompagne! Que tes baisers brĂ»lants sentent le vin d'Espagne! Que l'esprit du vertige et des bruyants repas A l'ange du plaisir nous porte dans ses bras! Allons! chantons Bacchus, l'amour et la folie! Buvons au temps qui passe, Ă la mort, Ă la vie! Oublions et buvons; - vive la libertĂ©! Chantons l'or et la nuit, la vigne et la beautĂ©! IV Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire Voltige-t-il encor sur tes os dĂ©charnĂ©s? Ton siĂšcle Ă©tait, dit-on, trop jeune pour te lire; Le nĂÂŽtre doit te plaire, et tes hommes sont nĂ©s. Il est tombĂ© sur nous, cet Ă©difice immense Que de tes larges mains tu sapais nuit et jour. La Mort devait t'attendre avec impatience, Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis ta cour; Vous devez vous aimer d'un infernal amour. Ne quittes-tu jamais la couche nuptiale OĂÂč vous vous embrassez dans les vers du tombeau, Pour t'en aller tout seul promener ton front pĂÂąle Dans un cloĂtre dĂ©sert ou dans un vieux chĂÂąteau? Que te disent alors tous ces grands corps sans vie, Ces murs silencieux, ces autels dĂ©solĂ©s, Que pour l'Ă©ternitĂ© ton souffle a dĂ©peuplĂ©s? Que te disent les croix? que te dit le Messie? Oh! saigne-t-il encor, quand, pour le dĂ©clouer, Sur son arbre tremblant, comme une fleur flĂ©trie, Ton spectre dans la nuit revient le secouer? Crois-tu ta mission dignement accomplie, Et comme l'Eternel, Ă la crĂ©ation, Trouves-tu que c'est bien, et que ton oeuvre est bon? Au festin de mon hĂÂŽte alors je te convie. Tu n'as qu'Ă te lever; - quelqu'un soupe ce soir Chez qui le Commandeur peut frapper et s'asseoir. Entends-tu soupirer ces enfants qui s'embrassent? On dirait, dans l'Ă©treinte oĂÂč leurs bras nus s'enlacent, Par une double vie un seul corps animĂ©. Des sanglots inouĂÂŻs, des plaintes oppressĂ©es, Ouvrent en frissonnant leurs lĂšvres insensĂ©es. En les baisant au front le Plaisir s'est pĂÂąmĂ©. Ils sont jeunes et beaux, et, rien qu'Ă les entendre, Comme un pavillon d'or le ciel devrait descendre Regarde! - ils n'aiment pas, ils n'ont jamais aimĂ©. OĂÂč les ont-ils appris, ces mots si pleins de charmes, Que la voluptĂ© seule, au milieu de ses larmes, A le droit de rĂ©pandre et de balbutier? Ăâ femme! Ă©trange objet de joie et de supplice! MystĂ©rieux autel oĂÂč, dans le sacrifice, On entend tour Ă tour blasphĂ©mer et prier! Dis-moi, dans quel Ă©cho, dans quel air vivent-elles, Ces paroles sans nom, et pourtant Ă©ternelles, Qui ne sont qu'un dĂ©lire, et depuis cinq mille ans Se suspendent encore aux lĂšvres des amants? Ăâ profanation! point d'amour, et deux anges ! Deux coeurs purs comme l'or, que les saintes phalanges Porteraient Ă leur pĂšre en voyant leur beautĂ©! Point d'amour! et des pleurs! et la nuit qui murmure, Et le vent qui frĂ©mit, et toute la nature Qui pĂÂąlit de plaisir, qui boit la voluptĂ©! Et des parfums fumants, et des flacons Ă terre, Et des baisers sans nombre, et peut-ĂÂȘtre, ĂÂŽ misĂšre! Un malheureux de plus qui maudira le jour... Point d'amour! et partout le spectre de l'amour! CloĂtres silencieux, voĂ»tes des monastĂšres, C'est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer! Ce sont vos froides nefs, vos pavĂ©s et vos pierres, Que jamais lĂšvre en feu n'a baisĂ©s sans pĂÂąmer. Oh! venez donc rouvrir vos profondes entrailles A ces deux enfants-lĂ qui cherchent le plaisir Sur un lit qui n'est bon qu'Ă dormir ou mourir; Frappez-leur donc le coeur sur vos saintes murailles, Que la haire sanglante y fasse entrer ses clous. Trempez-leur donc le front dans les eaux baptismales, Dites-leur donc un peu ce qu'avec leurs genoux Il leur faudrait user de pierres sĂ©pulcrales Avant de soupçonner qu'on aime comme vous! Oui, c'est un vaste amour qu'au fond de vos calices Vous buviez Ă plein coeur, moines mystĂ©rieux! La tĂÂȘte du Sauveur errait sur vos cilices Lorsque le doux sommeil avait fermĂ© vos yeux, Et, quand l'orgue chantait aux rayons de l'aurore, Dans vos vitraux dorĂ©s vous la cherchiez encore. Vous aimiez ardemment! oh! vous Ă©tiez heureux! Vois tu, vieil Arouet? cet homme plein de vie, Qui de baisers ardents couvre ce sein si beau, Sera couchĂ© demain dans un Ă©troit tombeau. Jetterais-tu-sur lui quelques regards d'envie? Sois tranquille, il t'a lu. Rien ne peut lui donner Ni consolation ni lueur d'espĂ©rance. Si l'incrĂ©dulitĂ© devient une science, On parlera de Jacque, et, sans la profaner, Dans ta tombe, ce soir, tu pourrais l'emmener. Penses-tu cependant que si quelque croyance, Si le plus lĂ©ger fil le retenait encor, Il viendrait sur ce lit prostituer sa mort? Sa mort. - Ah! laisse-lui la plus faible pensĂ©e Qu'elle n'est qu'un passage Ă quelque lieu d'horreur, Au plus affreux, qu'importe? Il n'en aura pas peur; Il la relĂšvera, la jeune fiancĂ©e, Il la regardera dans l'espace Ă©lancĂ©e, Porter au Dieu vivant la clef d'or de son coeur! VoilĂ pourtant ton oeuvre, Arouet, voilĂ l'homme Tel que tu l'as voulu. - C'est dans ce siĂšcle-ci, C'est d'hier seulement qu'on peut mourir ainsi. Quand Brutus s'Ă©cria sur les dĂ©bris de Rome Ă Vertu, tu n'es qu'un nom! Ă» il ne blasphĂ©ma pas. Il avait tout perdu, sa gloire et sa patrie, Son beau rĂÂȘve adorĂ©, sa libertĂ© chĂ©rie, Sa Portia, son Cassius, son sang et ses soldats; Il ne voulait plus croire aux choses de la terre. Mais, quand il se vit seul, assis sur une pierre, En songeant Ă la mort, il regarda les cieux. Il n'avait rien perdu dans cet espace immense; Son coeur y respirait un air plein d'espĂ©rance;. Il lui restait encor son Ă©pĂ©e et ses dieux. Et que nous reste-t-il, Ă nous, les dĂ©icides? Pour qui travailliez-vous, dĂ©molisseurs stupides, Lorsque vous dissĂ©quiez le Christ sur son autel? Que vouliez-vous semer sur sa cĂ©leste tombe, Quand vous jetiez au vent la sanglante colombe Qui tombe en tournoyant dans l'abĂme Ă©ternel? Vous vouliez pĂ©trir l'homme Ă votre fantaisie; Vous vouliez faire un monde. - Eh bien, vous l'avez fait. Votre monde est superbe, et votre homme est parfait! Les monts sont nivelĂ©s, la plaine est Ă©claircie; Vous avez sagement taillĂ© l'arbre de vie; Tout est bien balayĂ© sur vos chemins de fer, Tout est grand, tout est beau, mais on meurt dans votre air. Vous y faites vibrer de sublimes paroles; Elles flottent au loin dans des vents empestĂ©s. Elles ont Ă©branlĂ© de terribles idoles; Mais les oiseaux du ciel en sont Ă©pouvantĂ©s. L'hypocrisie est morte; on ne croit plus aux prĂÂȘtres; Mais la vertu se meurt, on ne croit plus Ă Dieu. Le noble n'est plus fier du sang de ses ancĂÂȘtres; Mais il le prostitue au fond d'un mauvais lieu. On ne mutile plus la pensĂ©e et la scĂšne, On a mis au plein vent l'intelligence humaine; Mais le peuple voudra des combats de taureau. Quand on est pauvre et fier, quand on est riche et triste, On n'est plus assez fou pour se faire trappiste; Mais on fait comme Escousse, on allume un rĂ©chaud. V Quand Rolla sur les toits vit le soleil paraĂtre, Il alla s'appuver au bord de la fenĂÂȘtre. De pesants chariots commençaient Ă rouler. Il courba son front pĂÂąle, et resta sans parler. En longs ruisseaux de sang se dĂ©chiraient les nues; Tel, quand JĂ©sus cria, des mains du ciel venues Fendirent en lambeaux le voile aux plis sanglants. Un groupe dĂ©laissĂ© de chanteurs ambulants Murmurait sur la place une ancienne romance. Ah! comme les vieux airs qu'on chantait Ă douze ans Frappent droit dans le coeur aux heures de souffrance! Comme ils dĂ©vorent tout! comme on se sent loin d'eux! Comme on baisse la tĂÂȘte en les trouvant si vieux! Sont-ce lĂ tes soupirs, noir Esprit des ruines? Ange des souvenirs, sont-ce lĂ tes sanglots? Ah! comme ils voltigeaient, frais et lĂ©gers oiseaux, Sur le palais dorĂ© des amours enfantines! Comme ils savent rouvrir les fleurs des temps passĂ©s, Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercĂ©s! Rolla se dĂ©tourna pour regarder Marie. Elle se trouvait lasse, et s'Ă©tait rendormie. Ainsi tous deux fuyaient les cruautĂ©s du sort, L'enfant dans le sommeil, et l'homme dans la mort ! Quand le soleil se lĂšve aux beaux jours de l'automne, Les neiges sous ses pas paraissent s'embraser. Les Ă©paules d'argent de la Nuit qui frissonne Se couvrent de rougeur sous son premier baiser. Tel frissonne le corps d'une chaste pucelle, Quand dans les soirs d'Ă©tĂ© le sang lui porte au coeur. Tel le moindre dĂ©sir qui l'effleure de l'aile Met un voile de pourpre Ă la sainte pudeur. Roi du monde, ĂÂŽ soleil! la terre est ta maĂtresse; Ta soeur dans ses bras nus l'endort Ă ton cĂÂŽtĂ©; Tu n'as voulu pour toi l'Ă©ternelle jeunesse Qu'afin de lui verser l'Ă©ternelle beautĂ©! Vous qui volez lĂ -bas, lĂ©gĂšres hirondelles, Dites-moi, dites-moi, pourquoi vais-je mourir? Oh! l'affreux suicide! oh! si j avais des ailes, Par ce beau ciel si pur je voudrais les ouvrir! Dites-moi, terre et cieux, qu'est-ce donc que l'aurore? Qu'importe un jour de plus Ă ce vieil univers? Dites-moi, verts gazons, dites-moi, sombres mers, Quand des feux du matin l'horizon se colore, Si vous n'Ă©prouvez rien, qu'avez-vous donc en vous Qui fait bondir le coeur et flĂ©chir les genoux? Ăâ terre! Ă ton soleil qui donc t'a fiancĂ©e? Que chantent tes oiseaux? que pleure ta rosĂ©e? Pourquoi de tes amours viens-tu m'entretenir? Que me voulez-vous tous, Ă moi qui vais mourir? Et pourquoi donc aimer? Pourquoi ce mot terrible Revenait-il sans cesse Ă l'esprit de Rolla? Quels Ă©tranges accords, quelle voix invisible Venaient le murmurer, quand la lĂ ? A lui, qui, dĂ©bauchĂ© jusques Ă la folie, Et dans les cabarets vivant au jour le jour, Aussi facilement qu'il mĂ©prisait la vie Faisait gloire et mĂ©tier de mĂ©priser l'amour! A lui, qui regardait ce mot comme une injure, Et, comme un vieux soldat vous montre une blessure, Montrait avec orgueil le rocher de son coeur, OĂÂč n'avait pas germĂ© la plus chĂ©tive fleur! A lui, qui n'avait eu ni logis ni maĂtresse, Qui vivait en plein air, en dĂ©fiant son sort, Et qui laissait le vent secouer sa jeunesse, Comme une feuille sĂšche au pied d'un arbre mort! Et maintenant que l'homme avait vidĂ© son verre, Qu'il venait dans un bouge, Ă son heure derniĂšre, Chercher un lit de mort oĂÂč l'on pĂ»t blasphĂ©mer; Quand tout Ă©tait fini, quand la nuit Ă©ternelle Attendait de ses jours la derniĂšre Ă©tincelle, Qui donc au moribond osait parler d'aimer? Lorsque le jeune aiglon, voyant partir sa mĂšre, En la suivant des yeux s'avance au bord du nid, Qui donc lui dit alors qu'il peut quitter la terre, Et sauter dans le ciel dĂ©ployĂ© devant lui? - Qui donc lui parle bas, l'encourage et l'appelle? Il n'a jamais ouvert sa serre ni son aile; II sait qu'il est aiglon; - le vent passe, il le suit. Il naĂt sous le soleil des ĂÂąmes dĂ©gradĂ©es, Comme il naĂt des chacals, des chiens et des serpents, Qui meurent dans la fange oĂÂč leurs mĂšres sont nĂ©es, Le ventre tout gonflĂ© de leurs oeufs malfaisants. La nature a besoin de leurs sales lignĂ©es, Pour engraisser la terre autour de ses tombeaux, Chercher ses diamants, et nourrir ses corbeaux. Mais quand elle pĂ©trit ses nobles crĂ©atures, Elle qui voit lĂ -haut comme on vit ici-bas, Elle sait des secrets qui les font assez pures Pour que le monde entier ne les lui souille pas. Le moule en est d'airain, si l'espĂšce en est rare. Elle peut les plonger dans ses plus noirs marais; Elle sait ce que vaut son marbre de Carrare, Et que les eaux du ciel ne l'entament jamais. Il peut s'assimiler au dĂ©bauchĂ© vulgaire, Celui que le ciseau de la commune mĂšre A taillĂ© dans les flancs de ses plus purs granits. Il peut pendant trois ans Ă©touffer sa pensĂ©e. Dans la nuit de son coeur la vipĂšre glacĂ©e DĂ©roule tĂÂŽt ou tard ses anneaux infinis. NĂšgres de Saint-Domingue, aprĂšs combien d'annĂ©es De farouche silence et de stupiditĂ©, Vos peuplades sans nombre, au soleil enchaĂnĂ©es, Se sont-elles de terre enfin dĂ©racinĂ©es Au souffle de la haine et de la libertĂ©? C'est ainsi qu'aujourd'hui s'Ă©veillent tes pensĂ©es, Ăâ Rolla! c'est ainsi que bondissent tes fers, Et que devant tes yeux des torches insensĂ©es Courent Ă l'infini, traversant des dĂ©serts. Ecrase maintenant les dĂ©bris de ta vie; Ecorche tes pieds nus sur tes flacons brisĂ©s; Et dans le dernier toast de ta derniĂšre orgie, Etouffe le nĂ©ant dans tes bras Ă©puisĂ©s. Le nĂ©ant! le nĂ©ant! vois-tu son ombre immense Qui ronge le soleil sur son axe enflammĂ©? L'ombre gagne! il s'Ă©teint, - l'Ă©ternitĂ© commence. Tu n'aimeras jamais, toi qui n'as point aimĂ©. Rolla, pĂÂąle et tremblant, referma la croisĂ©e. Il brisa sur sa tige un pauvre dahlia. ĂJ'aime, lui dit la fleur, et je meurs embrasĂ©e Des baisers du zĂ©phir, qui me relĂšvera. J'ai jetĂ© loin de moi, quand je me suis parĂ©e, Les Ă©lĂ©ments impurs qui souillaient ma fraĂcheur. Il m'a baisĂ©e au front dans ma robe dorĂ©e; Tu peux m'Ă©panouir, et me briser le coeur. Ă» J'aime! - voilĂ le mot que la nature entiĂšre Crie au-vent qui l'emporte, Ă l'oiseau qui le suit! Sombre et dernier soupir que poussera la terre Quand elle tombera dans l'Ă©ternelle nuit! Oh! vous le murmurez dans vos sphĂšres sacrĂ©es, Etoiles du matin, ce mot triste et charmant! La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées, A voulu traverser les plaines Ă©thĂ©rĂ©es, Pour chercher le soleil, son immortel amant. Elle s'est Ă©lancĂ©e au sein des nuits profondes. Mais une autre l'aimait elle-mĂÂȘme; - et les mondes Se sont mis en voyage autour du firmament. Jacque Ă©tait immobile, et regardait Marie. Je ne sais ce qu'avait cette femme endormie D'Ă©trange dans ses traits, de grand, de dĂ©jĂ vu. Il se sentait frĂ©mir d'un frisson inconnu. N'Ă©tait-ce pas sa soeur, cette prostituĂ©e? Les murs de cette chambre obscure et dĂ©labrĂ©e N'Ă©taient-ils pas aussi faits pour l'ensevelir? Ne la sentait-il pas souffrir de sa torture, Et saigner des douleurs dont il allait mourir? Ă Oui, dans cette chĂ©tive et douce crĂ©ature, La RĂ©signation marche Ă pas languissants. La souffrance est ma soeur, - oui; voilĂ la statue Que je devais trouver sur ma tombe Ă©tendue, Dormant d'un doux sommeil tandis que j'y descends. Oh! ne t'Ă©veille pas! ta vie est Ă la terre, Mais ton sommeil est pur, - ton sommeil est Ă Dieu! Laisse-moi le baiser sur ta longue paupiĂšre; C'est Ă lui, pauvre enfant, que je veux dire adieu; Lui qui n'a pas vendu sa robe d'innocence; Lui que je puis aimer, et n'ai point achetĂ©; Lui qui se croit encore aux jours de ton enfance, Lui qui rĂÂȘve! - et qui n'a de toi que la beautĂ©. Ăâ mon Dieul n'est-ce pas une forme angĂ©lique Qui flotte mollement sous ce rideau lĂ©ger? S'il est vrai que l'amour, ce cygne passager, N'ait besoin, pour dorer son chant mĂ©lancolique, Que des contours divins de la rĂ©alitĂ©, Et de ce qui voltige autour de la beautĂ©; S'il est vrai qu'ici-bas on le trompe sans cesse, Et que lui qui le sait, de peur de se guĂ©rir, Doive Ă©ternellement ne prendre Ă sa maĂtresse Que les illusions qu'il lui faut pour souffrir; Qu'ai-je Ă chercher ailleurs? la jeunesse et la vie Ne sont-elles pas lĂ dans toute leur fraĂcheur? Amour! tu peux venir. Que t'importe Marie? Pendant que sur sa tige elle est Ă©panouie, Si tu n'es qu'un parfum, sors de ta triste fleur! Ă» Lentement, doucement, Ă cĂÂŽtĂ© de Marie, Les yeux sur ses yeux bleus, leur fraĂche haleine unie, Rolla s'Ă©tait couchĂ© son regard assoupi Flottait, puis remontait, puis mourait malgrĂ© lui., Marie en soupirant entr'ouvrit sa paupiĂšre. Ă Je faisais, lui dit-elle, un rĂÂȘve singulier J'Ă©tais lĂ , dans ce lit, je croyais m'Ă©veiller; La chambre me semblait comme un grand cimetiĂšre Tout plein de tertres verts et de vieux ossements. Trois hommes dans la neige apportaient une biĂšre; Ils la posĂšrent lĂ pour faire leur priĂšre; Puis la biĂšre s'ouvrit, et je vous vis dedans. Un gros flot de sang noir vous coulait sur la face. Vous vous ĂÂȘtes levĂ© pour venir Ă mon lit; Vous m'avez pris la main, et puis vous avez dit Ă Qu'est-ce que tu fais lĂ ? pourquoi prends-tu ma place? Ă» Alors j'ai regardĂ©, j'Ă©tais sur un tombeau. - Vraiment? rĂ©pondit Jacque; eh bien, ma chĂšre amie, Ton rĂÂȘve est assez vrai, du moins, s'il n'est pas beau. Tu n'auras pas besoin demain d'ĂÂȘtre endormie Pour en voir un pareil; je me tuerai ce soir. Ă» Marie en souriant regarda son miroir. Mais elle y vit Rolla si pĂÂąle derriĂšre elle, Qu'elle en resta muette et plus pĂÂąle que lui. Ă Ah! dit-elle, en tremblant, qu'avez-vous aujourd'hui? - Ce que j'ai? dit Rolla, tu ne sais pas, ma belle, Que je suis ruinĂ© depuis hier au soir? C'est pour te dire adieu que je venais te voir. Tout le monde le sait, il faut que je me tue. - Vous avez donc jouĂ©? - Non, je suis ruinĂ©. - RuinĂ©? Ă» dit Marie. Et, comme une statue, Elle fixait Ă terre un grand oeil Ă©tonnĂ©. Ă RuinĂ©? ruinĂ©? vous n'avez pas de mĂšre? Pas d'amis? de parents? personne sur la terre? Vous voulez vous tuer? pourquoi vous tuez-vous? Ă» Elle se retourna sur le bord de sa couche. Jamais son doux regard n'avait Ă©tĂ© si doux. Deux ou trois questions flottĂšrent sur sa bouche; Mais, n'osant pas les faire, elle s'en vint poser Sa tĂÂȘte sur la sienne et lui prit un baiser. Ă Je voudrais pourtant bien te faire une demande, Murmura-t-elle enfin moi je n'ai pas d'argent, Et, sitĂÂŽt que j'en ai, ma mĂšre me le prend. Mais j'ai mon collier d'or, veux-tu que je le vende? Tu prendras ce qu'il vaut, et tu l'iras jouer. Ă» Rolla lui rĂ©pondit par un lĂ©ger sourire. Il prit un flacon noir qu'il vida sans rien dire; Puis, se penchant sur elle, il baisa son collier. Quand elle souleva sa tĂÂȘte appesantie, Ce n'Ă©tait dĂ©jĂ plus qu'un ĂÂȘtre inanimĂ©. Dans ce chaste baiser son ĂÂąme Ă©tait partie, Et, pendant un moment, tous deux avaient aimĂ©. 2. UNE BONNE FORTUNE I C'est un fait reconnu, qu'une bonne fortune Est un sujet divin pour un in-octavo. Ainsi donc, bravement, je vais en conter une; Le scandale est de mode; il se relie en veau. C'est un goĂ»t naturel, qui va jusqu'Ă la Lune; Depuis Endymion, on sait ce qu'elle vaut. II Ce qu'on fait maintenant, on le dit, et la cause En est bien excusable on fait si peu de chose! Mais, si peu qu'il ait fait, chacun trouve Ă son grĂ© De le voir par Ă©crit dĂ»ment enregistrĂ©; Chacun sait aujourd'hui quand il fait de la prose; Le siĂšcle est, Ă vrai dire, un mandarin lettrĂ©. III Il faut en convenir, l'antique Modestie Faisait bĂÂąiller son monde, et nous n'y tenions plus. GrĂÂące Ă Dieu, pour New-York elle est enfin partie; C'Ă©tait un vieux rameau de l'arbre de la vie Et tant de pauvres gens, d'ailleurs, s'y sont pendus, Qu'il n'est pas Ă©tonnant qu'elle ait les bras rompus. IV Le scandale, au contraire, a cela d'admirable, Qu'Ă©tant vieux comme HĂ©rode, il est toujours nouveau. Que voilĂ cinq mille ans qu'on le trouve adorable Toujours frais, toujours gai, vrai Tithon de la Fable, Que l'Aurore, au lever, rend plus jeune et plus beau, Et que VĂ©nus, le soir, endort dans un berceau. V Apprenez donc, lecteur, que je viens d'Allemagne. Vous savez, en Ă©tĂ©, comme on s'ennuie ici; En outre, pour mon compte, ayant quelque souci, Je m'en fus prendre Ă Bade un semblant de campagne. Bade est un parc anglais fait sur une montagne, Ayant quelque rapport avec Montmorency. VI Vers le mois de juillet, quiconque a de l'usage Et porte du respect au boulevard de Gand, Sait que le vrai bon ton ordonne absolument A tout ĂÂȘtre créé possĂ©dant Ă©quipage De se prĂ©cipiter sur ce petit village, Et de s'y bousculer impitoyablement. VII Les dames de Paris savent par la gazette Que l'air de Bade est noble, et parfaitement sain. Comme on va chez Herbault faire un peu de toilette, On fait de la santĂ© lĂ -bas; c'est une emplette Des roses au visage, et de la neige au sein; Ce qui n'est dĂ©fendu par aucun mĂ©decin. VIII Bien entendu, d'ailleurs, que le but du voyage Est de prendre les eaux; c'est un compte rĂ©glĂ©. D'eau, je n'en ai point vu lorsque j'y suis allĂ©; Mais qu'on en puisse voir, je n'en mets rien en gage; Je crois mĂÂȘme, en honneur, que l'eau du voisinage A, quand on l'examine, un petit goĂ»t salĂ©. IX Or, comme on a dansĂ© tout l'hiver, on est lasse, On accourt donc Ă Bade avec l'intention De n'y pas soupçonner l'ombre d'un violon. Mais dĂšs qu'il y fait nuit, que voulez-vous qu'on fasse? Personne au vieux ChĂÂąteau, personne Ă la Terrasse; On entre Ă la maison de Conversation. X Cette maison se trouve ĂÂȘtre un gros bloc fossile, BĂÂąti de vive force Ă grands coups de moellon; C'est comme un temple grec, tout recouvert en tuile, Une espĂšce de grange avec un pĂ©ristyle, Je ne sais quoi d'informe et n'ayant pas de nom; Comme un grenier Ă foin, bĂÂątard du ParthĂ©non. XI J'ignore vers quel temps BelzĂ©buth l'a construite. Peut-ĂÂȘtre est-ce un mammouth du rĂšgne minĂ©ral. Je la prendrais plutĂÂŽt pour quelque aĂ©rolithe, TombĂ©e un jour de pluie, au temps du carnaval. Quoi qu'il en soit du moins, les flancs de l'animal Sont construits tout Ă point pour l'ĂÂąme qui l'habite. XII Cette ĂÂąme, c'est le jeu; mettez bas le chapeau, Vous qui venez ici, mettez bas l'espĂ©rance. DerriĂšre ces piliers, dans cette salle immense, S'Ă©tale un tapis vert, sur lequel se balance Un grand lustre blafard au bout d'un oripeau Que dispute Ă la nuit une pourpre en lambeau. XIII LĂ , du soir au matin, roule le grand peut-ĂÂȘtre, Le hasard, noir flambeau de ces siĂšcles d'ennui, Le seul qui dans le ciel flotte encore aujourd'hui. Un bal est Ă deux pas; Ă travers la fenĂÂȘtre, On le voit çà et lĂ bondir et disparaĂtre Comme un chevreau lascif qu'une abeille poursuit. XIV Les croupiers nasillards chevrotent en cadence, Au son des instruments, leurs mots mystĂ©rieux; Tout est joie et chansons; la roulette commence Ils lui donnent le branle, ils la mettent en danse, Et, ratissant gaiement l'or qui scintille aux yeux, Ils jardinent ainsi sur un rythme joyeux. XV L'abreuvoir est public, et qui veut vient y boire. J'ai vu les paysans, fils de la ForĂÂȘt-Noire, Leurs bĂÂątons Ă la main, entrer dans ce rĂ©duit; Je les ai vus penchĂ©s sur la bille d'ivoire, Ayant Ă travers champs couru toute la nuit, Fuyards dĂ©sespĂ©rĂ©s de quelque honnĂÂȘte lit; XVI Je les ai vus debout, sous la lampe enfumĂ©e, Avec leur veste rouge et leurs souliers boueux, Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux, Poser sous les rĂÂąteaux la sueur d'une annĂ©e! Et lĂ , muets d'horreur devant la DestinĂ©e, Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux! XVII Dirai-je qu'ils perdaient? HĂ©las! ce n'Ă©tait guĂšres. C'Ă©tait bien vite fait de leur vider les mains. Ils regardaient alors toutes ces Ă©trangĂšres, Cet or, ces voluptĂ©s, ces belles passagĂšres, Tout ce monde enchantĂ© de la saison des bains, Qui s'en va sans poser le pied sur les chemins. XVIII Ils couraient, ils partaient, tout ivres de lumiĂšre, Et la nuit sur leurs yeux posait son noir bandeau. Ces mains vides, ces mains qui labourent la terre, Il fallait les Ă©tendre, en rentrant au hameau, Pour trouver Ă tĂÂątons les murs de la chaumiĂšre, L'aĂÂŻeule au coin du feu, les enfants au berceau! XIX Ăâ toi, PĂšre immortel, dont le Fils s'est fait homme, Si jamais ton jour vient, Dieu juste, ĂÂŽ Dieu vengeur!... J'oublie Ă tout moment que je suis gentilhomme. Revenons Ă mon fait tout chemin mĂšne Ă Rome. Ces pauvres paysans pardonne-moi, lecteur, Ces pauvres paysans, je les ai sur le coeur. XX Me voici donc Ă Bade et vous pensez, sans doute, Puisque j'ai commencĂ© par vous parler du jeu, Que j'eus pour premier soin, d'y perdre quelque peu. Vous ne vous trompez pas, je vous en fais l'aveu. De mĂÂȘme que pour mettre une armĂ©e en dĂ©route, Il ne faut qu'un poltron qui lui montre la route, XXI De mĂÂȘme, dans ma bourse, il ne faut qu'un Ă©cu Qui tourne les talons, et le reste est perdu. Tout ce que je possĂšde a quelque ressemblance Aux moutons de Panurge au premier qui commence, VoilĂ Panurge Ă sec et son troupeau tondu. HĂ©las! le premier pas se fait sans qu'on y pense. XXII Ma poche est comme une Ăle escarpĂ©e et sans bords, On n'y saurait rentrer quand on en est dehors. Au moindre fil cassĂ©, l'Ă©cheveau se dĂ©vide EntraĂnement funeste et d'autant plus perfide, Que j'eus de tous les temps la sainte horreur du vide, Et qu'aprĂšs le combat je rĂÂȘve Ă tous mes morts. XXIII Un soir, venant de perdre une bataille honnĂÂȘte, Ne possĂ©dant plus rien qu'un grand mal Ă la tĂÂȘte, Je regardais le ciel, Ă©tendu sur un banc, Et songeais, dans mon ĂÂąme, aux hĂ©ros d'Ossian. Je pensai tout Ă coup Ă faire une conquĂÂȘte; Il tressaillit en moi des phrases de roman. XXIV Il ne faudrait pourtant, me disais-je Ă moi-mĂÂȘme, Qu'une permission de notre seigneur Dieu, Pour qu'il vĂnt Ă passer quelque femme en ce lieu. Les bosquets sont dĂ©serts; la chaleur est extrĂÂȘme; Les vents sont Ă l'amour; l'horizon est en feu; Toute femme, ce soir, doit dĂ©sirer qu'on l'aime. XXV S'il venait Ă passer, sous ces grands marronniers, Quelque alerte beautĂ© de l'Ă©cole flamande, Une ronde fillette, Ă©chappĂ©e Ă TĂ©niers, Ou quelque ange pensif de candeur allemande Une vierge en or fin d'un livre de lĂ©gende, Dans un flot de velours traĂnant ses petits pieds; XXVI Elle viendrait par lĂ , de cette sombre allĂ©e, Marchant Ă pas de biche avec un air boudeur, Ecoutant murmurer le vent dans la feuillĂ©e, De paresse amoureuse et de langueur voilĂ©e, Dans ses doigts inquiets tourmentant une fleur, Le printemps sur la joue, et le ciel dans le coeur. XXVII Elle s'arrĂÂȘterait lĂ -bas, sous la tonnelle. Je ne lui dirais rien, j'irais tout simplement Me mettre Ă deux genoux par terre devant elle, Regarder dans ses yeux l'azur du firmament, Et pour toute faveur la prier seulement De se laisser aimer d'une amour immortelle. XXVIII Comme j'en Ă©tais lĂ de mon raisonnement, EnfoncĂ© jusqu'au cou dans cette rĂÂȘverie, Une bonne passa, qui tenait un enfant. Je crus m'apercevoir que le pauvre innocent Avait dans ses grands yeux quelque mĂ©lancolie. Ayant toujours aimĂ© cet ĂÂąge Ă la folie, XXIX Et ne pouvant souffrir de le voir maltraitĂ©, Je fus Ă la rencontre, et m'enquis de la bonne Quel motif de colĂšre ou de sĂ©vĂ©ritĂ© Avait du chĂ©rubin dĂ©robĂ© la gaietĂ©. Ă Quoi qu'il ait fait d'abord, je veux qu'on lui pardonne, Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne. Ă» XXX C'est mon opinion de gĂÂąter les enfants. Le marmot lĂ -dessus, m'accueillant d'un sourire, D'abord Ă me rĂ©pondre hĂ©sita quelque temps; Puis il tendit la main et finit par me dire Ă Qu'il n'avait pas de quoi donner aux mendiants. Ă» Le ton dont il le dit, je ne peux pas l'Ă©crire. XXXI Mais vous savez, lecteur, que j'Ă©tais ruinĂ©; J'avais encor, je crois, deux Ă©cus dans ma bourse; C'Ă©tait, en vĂ©ritĂ©, mon unique ressource, La seule goutte d'eau qui restĂÂąt dans la source, Le seul verre de vin pour mon prochain dĂnĂ©; Je les tirai bien vite, et je les lui donnai. XXXII Il les prit sans façon, et s'en fut de la sorte. A quelques jours de lĂ , comme j'Ă©tais au lit, La Fortune, en passant, vint frapper Ă ma porte. Je reçus de Paris une somme assez forte, Et trĂšs heureusement il me vint Ă l'esprit De payer l'hĂÂŽtelier qui m'avait fait crĂ©dit. XXXIII Mon marmot cependant se trouvait une fille, Anglaise de naissance et de bonne famille. Or, la veille du jour fixĂ© pour mon dĂ©part, Je vins Ă rencontrer sa mĂšre par hasard. C'Ă©tait au bal. - Au bal il faut bien qu'on babille; Je fis donc pour le mieux mon mĂ©tier de bavard. XXXIV Une goutte de lait dans la plaine Ă©thĂ©rĂ©e Tomba, dit-on, jadis, du haut du firmament. La Nuit, qui sur son char passait en ce moment, Vit ce pĂÂąle sillon sur sa mer azurĂ©e, Et, secouant les plis de sa robe nacrĂ©e, Fit au ruisseau cĂ©leste un lit de diamant. XXXV Les Grecs, enfants gĂÂątĂ©s des Filles de MĂ©moire, De miel et d'ambroisie ont dorĂ© cette histoire; Mais j'en veux dire un point qui fut ignorĂ© d'eux C'est que, lorsque Junon vit son beau sein d'ivoire En un fleuve de lait changer ainsi les cieux, Elle eut peur tout Ă coup du souverain des dieux. XXXVI Elle voulut poser ses mains sur sa poitrine, Et, sentant ruisseler sa mamelle divine, Pour Ă©pargner l'Olympe, elle se dĂ©tourna; Le soleil Ă©tait loin, la terre Ă©tait voisine; Sur notre pauvre argile une goutte en tomba; Tout ce que nous aimons nous est venu de lĂ . XXXVII C'Ă©tait un bel enfant que cette jeune mĂšre; Un vĂ©ritable enfant, - et la riche Angleterre Plus d'une fois dans l'eau jettera son filet Avant d'y retrouver une perle aussi chĂšre; En vĂ©ritĂ©, lecteur, pour faire son portrait, Je ne puis mieux trouver qu'une goutte de lait. XXXVIII Jamais le voile blanc de la mĂ©lancolie Ne fut plus transparent sur un sang plus vermeil. Je m'assis auprĂšs d'elle et parlai d'Italie; Car elle connaissait le pays sans pareil. Elle en venait, hĂ©las! Ă sa froide patrie Rapportant dans son coeur un rayon du soleil. XXXIX Nous causĂÂąmes longtemps, elle Ă©tait simple et bonne. Ne sachant pas le mal, elle faisait le bien; Des richesses du coeur elle me fit l'aumĂÂŽne, Et, tout en Ă©coutant comme le coeur se donne, Sans oser y penser, je lui donnai le mien; Elle emporta ma vie et n'en sut jamais rien. XL Le soir, en revenant, aprĂšs la contredanse, Je lui donnai le bras, nous entrĂÂąmes au jeu; Car on ne peut sortir autrement de ce lieu. Ă Vous partez, me dit-elle, et vous allez, je pense, D'ici jusque chez vous faire quelque dĂ©pense; Pour votre dernier jour il faut jouer un peu. Ă» XLI Elle me fit asseoir avec un doux sourire. Je ne sais quel caprice alors la conseilla; Elle Ă©tendit la main et me dit Ă jouez lĂ . Ă» Par cet ange aux yeux bleus je me laissai conduire, Et je n'ai pas besoin, mon ami, de vous dire Qu'avec quelques louis mon numĂ©ro gagna. XLII Nous jouĂÂąmes ainsi pendant une heure entiĂšre, Et je vis devant mai tomber tout un trĂ©sor; Si c'Ă©tait rouge au noir, je ne m'en souviens guĂšre; Si c'Ă©tait dix ou vingt, je n'en sais rien encor; Je partais pour la France, elle pour l'Angleterre, Et je sortis de lĂ les deux mains pleines d'or. XLIII Quand je rentrai chez moi, je vis cette richesse, Je me souvins alors de ce jour de dĂ©tresse OĂÂč j'avais Ă l'enfant donnĂ© mes deux Ă©cus. C'Ă©tait par charitĂ© je les croyais perdus. De Celui qui voit tout je compris la sagesse La mĂšre, ce soir-lĂ , me les avait rendus. XLIV Lecteur, si je n'ai pas la mĂ©moire Ă©garĂ©e, Je t'ai promis, je crois, en commençant ceci, Une bonne fortune elle finit ainsi. Mon bonheur, tu le vois, vĂ©cut une soirĂ©e; J'en connais cependant de plus longue durĂ©e Que je ne voudrais pas changer pour celui-ci. 3. LUCIE ELEGIE Mes chers amis, quand je mourrai, Plantez un saule au cimetiĂšre. J'aime son feuillage Ă©plorĂ©; La pĂÂąleur m'en est douce et chĂšre, Et son ombre sera lĂ©gĂšre A la terre oĂÂč je dormirai Un soir, nous Ă©tions seuls, j'Ă©tais assis prĂšs d'elle; Elle penchait la tĂÂȘte, et sur son clavecin Laissait, tout en rĂÂȘvant, flotter sa blanche main. Ce n'Ă©tait qu'un murmure on eĂ»t dit les coups d'aile D'un zĂ©phyr Ă©loignĂ© glissant sur des roseaux, Et craignant en passant d'Ă©veiller les oiseaux. Les tiĂšdes voluptĂ©s des nuits mĂ©lancoliques Sortaient autour de nous du calice des fleurs. Les marronniers du parc et les chĂÂȘnes antiques Se berçaient doucement sous leurs rameaux en pleurs. Nous Ă©coutions la nuit; la croisĂ©e entr'ouverte Laissait venir Ă nous les parfums du printemps; Les vents Ă©taient muets, la plaine Ă©tait dĂ©serte; Nous Ă©tions seuls, pensifs, et nous avions quinze ans. Je regardais Lucie. - Elle Ă©tait pĂÂąle et blonde. Jamais deux yeux plus doux -n'ont du ciel le plus pur SondĂ© la profondeur et rĂ©flĂ©chi l'azur. Sa beautĂ© m'enivrait; je n'aimais qu'elle au monde. Mais je croyais l'aimer comme on aime une soeur, Tant ce qui venait d'elle Ă©tait plein de pudeurl Nous nous tĂ»mes longtemps; ma main touchait la sienne. Je regardais rĂÂȘver son front triste et charmant, Et je sentais dans l'ĂÂąme, Ă chaque mouvement, Combien peuvent sur nous, pour guĂ©rir toute peine, Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur, jeunesse de visage et jeunesse de coeur. La lune, se levant dans un ciel sans nuage, D'un long rĂ©seau d'argent tout Ă coup l'inonda. Elle vit dans mes yeux resplendir son image; Son sourire semblait d'un ange elle chanta. .................................................................. .................................................................. Fille de la douleur, harmonie! harmonie! Langue que pour l'amour inventa le gĂ©nie! Qui nous vint d'Italie, et qui lui vint des cieux! Douce langue du coeur, la seule oĂÂč la pensĂ©e, Cette vierge craintive et d'une ombre offensĂ©e, Passe en gardant son voile et sans craindre les yeux! Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire Dans tes soupirs divins, nĂ©s de l'air qu'il respire, Tristes comme son coeur et doux comme sa voix? On surprend un regard, une larme qui coule; Le reste est un mystĂšre ignorĂ© de la foule, Comme celui des flots, de la nuit et des bois! - Nous Ă©tions seuls, pensifs; je regardais Lucie. L'Ă©cho de sa romance en nous semblait frĂ©mir. Elle appuya sur moi sa tĂÂȘte appesantie. Sentais-tu dans ton coeur Desdemona gĂ©mir, Pauvre enfant? Tu pleurais; sur ta bouche adorĂ©e Tu laissas tristement mes lĂšvres se poser, Et ce fut ta douleur qui reçut mon baiser. Telle je t'embrassai, froide et dĂ©colorĂ©e, Telle, deux mois aprĂšs, tu fus mise au tombeau; Telle, ĂÂŽ ma chaste fleur! tu t'es Ă©vanouie. Ta mort fut un sourire aussi doux que ta vie, Et tu fus rapportĂ©e Ă Dieu dans ton berceau. Doux mystĂšre du toit que l'innocence habite, Chansons, rĂÂȘves d'amour, rires, propos d'enfant, Et toi, charme inconnu dont rien ne se dĂ©fend, Qui fit hĂ©siter Faust au seuil de Marguerite, Candeur des premiers jours, qu'ĂÂȘtes-vous devenus? Paix profonde Ă ton ĂÂąme, enfant! Ă ta mĂ©moire! Adieu! ta blanche main sur le clavier d'ivoire, Durant les nuits d'Ă©tĂ©, ne voltigera plus... Mes chers amis, quand je mourrai, Plantez un saule au cimetiĂšre. J'aime son feuillage Ă©plorĂ©; La pĂÂąleur m'en est douce et chĂšre, Et son ombre sera lĂ©gĂšre A la terre oĂÂč je dormirai. 4. La Nuit de mai LA MUSE PoĂšte, prends ton luth et me donne un baiser; La fleur de l'Ă©glantier sent ses bourgeons Ă©clore. Le printemps naĂt ce soir; les vents vont s'embraser; Et la bergeronnette, en attendant l'aurore, Aux premiers buissons verts commence Ă se poser; PoĂšte, prends ton luth et me donne un baiser. LE POĂËTE Comme il fait noir dans la vallĂ©e! J'ai cru qu'une forme voilĂ©e Flottait lĂ -bas sur la forĂÂȘt. Elle sortait de la prairie; Son pied rasait l'herbe fleurie; C'est une Ă©trange rĂÂȘverie; Elle s'efface et disparaĂt. LA MUSE PoĂšte, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse, Balance le zĂ©phyr dans son voile odorant. La rose, vierge encor, se referme jalouse Sur le frelon nacrĂ© qu'elle enivre en mourant. Ăâ°coute! tout se tait; songe Ă la bien-aimĂ©e. Ce soir, sous les tilleuls, Ă la sombre ramĂ©e Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux. Ce soir, tout va fleurir l'immortelle nature Se remplit de parfums, d'amour et de murmure, Comme le lit joyeux de deux jeunes Ă©poux. LE POĂËTE Pourquoi mon coeur bat-il si vite? Qu'ai-je donc en moi qui s'agite Dont je me sens Ă©pouvantĂ©? Ne frappe-t-on pas Ă ma porte? Pourquoi ma lampe Ă demi morte M'Ă©blouit-elle de clartĂ©? Dieu puissant! tout mon corps frissonne. Qui vient? qui m'appelle? - Personne. Je suis seul, c'est l'heure qui sonne; Ăâ solitude! ĂÂŽ pauvretĂ©! LA MUSE PoĂšte, prends ton luth; le vin de la jeunesse Fermente cette nuit dans les veines de Dieu. Mon sein est inquiet; la voluptĂ© l'oppresse, Et les vents altĂ©rĂ©s m'ont mis la lĂšvre en feu. Ăâ paresseux enfant! regarde, je suis belle. Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas, Quand je te vis si pĂÂąle au toucher de mon aile, Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras? Ah! je t'ai consolĂ© d'une amĂšre souffrance! HĂ©las! bien jeune encor, tu te mourais d'amour. Console-moi ce soir, je me meurs d'espĂ©rance; J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour. LE POĂËTE Est-ce toi dont la voix m'appelle, Ăâ ma pauvre Muse! est-ce toi? Ăâ ma fleur! ĂÂŽ mon immortelle! Seul ĂÂȘtre pudique et fidĂšle OĂÂč vive encor l'amour de moi! Oui, te voilĂ , c'est toi ma blonde, C'est toi, ma maĂtresse et ma soeur! Et je sens, dans la nuit profonde, De ta robe d'or qui m'inonde Les rayons glisser dans mon coeur. LA MUSE PoĂšte, prends ton luth; c'est moi, ton immortelle, Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux, Et qui, comme un oiseau que sa couvĂ©e appelle, Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux. Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire Te ronge; quelque chose a gĂ©mi dans ton coeur; Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre, Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur. Viens, chantons devant Dieu; chantons dans tes pensĂ©es, Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passĂ©es; Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu. Ăâ°veillons au hasard les Ă©chos de ta vie, Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie, Et que ce soit un rĂÂȘve, et le premier venu. Inventons quelque part des lieux oĂÂč l'on oublie; Partons, nous sommes seuls, l'univers est Ă nous. Voici la verte Ăâ°cosse et la brune Italie, Et la GrĂšce, ma mĂšre, oĂÂč le miel est si doux, Argos, et PtĂ©lĂ©on, ville des hĂ©catombes, Et Messa la divine, agrĂ©able aux colombes; Et le front chevelu du PĂ©lion changeant; Et le bleu TitarĂšse, et le golfe d'argent Qui montre dans ses eaux, oĂÂč le cygne se mire, La blanche Oloossone Ă la blanche Camyre. Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer? D'oĂÂč vont venir les pleurs que nous allons verser? Ce matin, quand le jour a frappĂ© ta paupiĂšre, Quel sĂ©raphin pensif, courbĂ© sur ton chevet, Secouait des lilas dans sa robe lĂ©gĂšre, Et te contait tout bas les amours qu'il rĂÂȘvait? Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie? Tremperons-nous de sang les bataillons d'acier? Suspendrons-nous l'amant sur l'Ă©chelle de soie? Jetterons-nous au vent l'Ă©cume du coursier? Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre De la maison cĂ©leste, allume nuit et jour L'huile sainte de vie et d'Ă©ternel amour? Crierons-nous Ă Tarquin "Il est temps, voici l'ombre!"? Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers? MĂšnerons-nous la chĂšvre aux Ă©bĂ©niers amers? Montrerons-nous le ciel Ă la MĂ©lancolie? Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpĂ©s? La biche le regarde; elle pleure et supplie; Sa bruyĂšre l'attend; ses faons sont nouveau-nĂ©s; Il se baisse, il l'Ă©gorge, il jette Ă la curĂ©e Sur les chiens en sueur son coeur encor vivant. Peindrons-nous une vierge Ă la joue empourprĂ©e, S'en allant Ă la messe, un page la suivant, Et d'un regard distrait, Ă cĂÂŽtĂ© de sa mĂšre, Sur sa lĂšvre entr'ouverte oubliant sa priĂšre? Elle Ă©coute en tremblant, dans l'Ă©cho du pilier, RĂ©sonner l'Ă©peron d'un hardi cavalier. Dirons-nous aux hĂ©ros des vieux temps de la France De monter tout armĂ©s aux crĂ©neaux de leurs tours, Et de ressusciter la naĂÂŻve romance Que leur gloire oubliĂ©e apprit aux troubadours? VĂÂȘtirons-nous de blanc une molle Ă©lĂ©gie? L'homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie, Et ce qu'il a fauchĂ© du troupeau des humains Avant que l'envoyĂ© de la nuit Ă©ternelle VĂnt sur son tertre vert l'abattre d'un coup d'aile, Et sur son coeur de fer lui croiser les deux mains? Clouerons-nous au poteau d'une satire altiĂšre Le nom sept fois vendu d'un pĂÂąle pamphlĂ©taire, Qui, poussĂ© par la faim, du fond de son oubli, S'en vient, tout grelottant d'envie et d'impuissance, Sur le front du gĂ©nie insulter l'espĂ©rance, Et mordre le laurier que son souffle a sali? Prends ton luth! prends ton luth! je ne peux plus me taire; Mon aile me soulĂšve au souffle du printemps. Le vent va m'emporter; je vais quitter la terre. Une larme de toi! Dieu m'Ă©coute; il est temps. LE POĂËTE S'il ne te faut, ma soeur chĂ©rie, Qu'un baiser d'une lĂšvre amie Et qu'une larme de mes yeux, Je te les donnerai sans peine; De nos amours qu'il te souvienne, Si tu remontes dans les cieux. Je ne chante ni l'espĂ©rance, Ni la gloire, ni le bonheur, HĂ©las! pas mĂÂȘme la souffrance. La bouche garde le silence Pour Ă©couter parler le coeur. LA MUSE Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau, Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau? Ăâ poĂšte! un baiser, c'est moi qui te le donne. L'herbe que je voulais arracher de ce lieu, C'est ton oisivetĂ©; ta douleur est Ă Dieu. Quel que soit le souci que ta jeunesse endure, Laisse-la s'Ă©largir, cette sainte blessure Que les noirs sĂ©raphins t'ont faite au fond du coeur; Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur. Mais, pour en ĂÂȘtre atteint, ne crois pas, ĂÂŽ poĂšte, Que ta voix ici-bas doive rester muette. Les plus dĂ©sespĂ©rĂ©s sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots. Lorsque le pĂ©lican, lassĂ© d'un long voyage, Dans les brouillards du soir retourne Ă ses roseaux, Ses petits affamĂ©s courent sur le rivage En le voyant au loin s'abattre sur les eaux. DĂ©jĂ , croyant saisir et partager leur proie, Ils courent Ă leur pĂšre avec des cris de joie En secouant leurs becs sur leurs goĂtres hideux. Lui, gagnant Ă pas lents une roche Ă©levĂ©e, De son aile pendante abritant sa couvĂ©e, PĂÂȘcheur mĂ©lancolique, il regarde les cieux. Le sang coule Ă longs flots de sa poitrine ouverte; En vain il a des mers fouillĂ© la profondeur L'OcĂ©an Ă©tait vide et la plage dĂ©serte; Pour toute nourriture il apporte son coeur. Sombre et silencieux, Ă©tendu sur la pierre, Partageant Ă ses fils ses entrailles de pĂšre, Dans son amour sublime il berce sa douleur, Et, regardant couler sa sanglante mamelle, Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle, Ivre de voluptĂ©, de tendresse et d'horreur. Mais parfois, au milieu du divin sacrifice, FatiguĂ© de mourir dans un trop long supplice, Il craint que ses enfants ne le laissent vivant; Alors, il se soulĂšve, ouvre son aile au vent, Et, se frappant le coeur avec un cri sauvage, Il pousse dans la nuit un si funĂšbre adieu, Que les oiseaux des mers dĂ©sertent le rivage, Et que le voyageur attardĂ© sur la plage, Sentant passer la mort, se recommande Ă Dieu. PoĂšte, c'est ainsi que font les grands poĂštes Ils laissent s'Ă©gayer ceux qui vivent un temps; Mais les festins humains qu'ils servent Ă leurs fĂÂȘtes Ressemblent la plupart Ă ceux des pĂ©licans. Quand ils parlent ainsi d'espĂ©rances trompĂ©es, De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur, Ce n'est pas un concert Ă dilater le coeur. Leurs dĂ©clamations sont comme des Ă©pĂ©es Elles tracent dans l'air un cercle Ă©blouissant, Mais il y pend toujours quelque goutte de sang. LE POĂËTE Ăâ Muse! spectre insatiable, Ne m'en demande pas si long. L'homme n'Ă©crit rien sur le sable A l'heure oĂÂč passe l'aquilon. J'ai vu le temps oĂÂč ma jeunesse Sur mes lĂšvres Ă©tait sans cesse PrĂÂȘte Ă chanter comme un oiseau; Mais j'ai souffert un dur martyre, Et le moins que j'en pourrais dire, Si je l'essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau. 5. La Nuit de dĂ©cembre LE POETE Du temps que j'Ă©tais Ă©colier, Je restais un soir Ă veiller Dans notre salle solitaire. Devant ma table vint s'asseoir Un pauvre enfant vĂÂȘtu de noir, Qui me ressemblait comme un frĂšre. Son visage Ă©tait triste et beau A la lueur de mon flambeau, Dans mon livre ouvert il vint lire. Il pencha son front sur ma main, Et resta jusqu'au lendemain, Pensif, avec un doux sourire. Comme j'allais avoir quinze ans, Je marchais un jour, Ă pas lents, Dans un bois, sur une bruyĂšre. Au pied d'un arbre vint s'asseoir Un jeune homme vĂÂȘtu de noir, Qui me ressemblait comme un frĂšre. Je lui demandai mon chemin; Il tenait un luth d'une main, De l'autre un bouquet d'Ă©glantine. Il me fit un salut d'ami, Et, se dĂ©tournant Ă demi, Me montra du doigt la colline. A l'ĂÂąge oĂÂč l'on croit Ă l'amour, J'Ă©tais seul dans ma chambre un jour Pleurant ma premiĂšre misĂšre. Au coin de mon feu vint s'asseoir Un Ă©tranger vĂÂȘtu de noir, Qui me ressemblait comme un frĂšre. Il Ă©tait morne et soucieux; D'une main il montrait les cieux, Et de l'autre il tenait un glaive. De ma peine il semblait souffrir, Mais il ne poussa qu'un soupir, Et s'Ă©vanouit comme un rĂÂȘve. A l'ĂÂąge oĂÂč l'on est libertin, Pour boire un toast en un festin, Un jour je soulevai mon verre. En face de moi vint s'asseoir Un convive vĂÂȘtu de noir Qui me ressemblait comme un frĂšre. Il secouait sous son manteau Un haillon de pourpre en lambeau, Sur sa tĂÂȘte un myrte stĂ©rile; Son bras maigre cherchait le mien, Et mon verre, en touchant le sien, Se brisa dans ma main dĂ©bile. Un an aprĂšs, il Ă©tait nuit, J'Ă©tais Ă genoux prĂšs du lit OĂÂč venait de mourir mon pĂšre. Au chevet du lit vint s'asseoir Un orphelin vĂÂȘtu de noir, Qui me ressemblait comme un frĂšre. Ses yeux Ă©taient noyĂ©s de pleurs; Comme les anges de douleurs, Il Ă©tait couronnĂ© d'Ă©pine; Son luth Ă terre Ă©tait gisant, Sa pourpre de couleur de sang, Et son glaive dans sa poitrine. Je m'en suis si bien souvenu, Que je l'ai toujours reconnu A tous les instants de ma vie. C'est une Ă©trange vision; Et cependant, ange ou dĂ©mon, J'ai vu partout cette ombre amie. Lorsque plus tard, las de souffrir Pour renaĂtre ou pour en finir, J'ai voulu m'exiler de France; Lorsqu'impatient de marcher, J'ai voulu partir, et chercher Les vestiges d'une espĂ©rance; A Pise, au pied de l'Apennin; A Cologne, en face du Rhin; A Nice, au penchant des vallĂ©es; A Florence, au fond des palais; A Brigues, dans les vieux chalets; Au sein des Alpes dĂ©solĂ©es; A GĂÂȘnes, sous les citronniers; A Vevay, sous les verts pommiers Au Havre, devant l'Atlantique; A Venise, Ă l'affreux Lido, OĂÂč vient sur l'herbe d'un tombeau Mourir la pĂÂąle Adriatique; Partout oĂÂč, sous ces vastes cieux, J'ai lassĂ© mon coeur et mes yeux, Saignant d'une Ă©ternelle plaie; Partout oĂÂč le boiteux Ennui, TraĂnant ma fatigue aprĂšs lui, M'a promenĂ© sur une claie; Partout oĂÂč, sans cesse altĂ©rĂ© De la soif d'un monde ignorĂ©, J'ai suivi l'ombre de mes songes; Partout oĂÂč, sans avoir vĂ©cu, J'ai revu ce que j'avais vu, La face humaine et ses mensonges; Partout oĂÂč, le long des chemins, J'ai posĂ© mon front dans mes mains Et sanglotĂ© comme une femme; Partout oĂÂč j'ai, comme un mouton Qui laisse sa laine au buisson, Senti se dĂ©nuer mon ĂÂąme; Partout oĂÂč j'ai voulu dormir, Partout oĂÂč j'ai voulu mourir, Partout oĂÂč j'ai touchĂ© la terre, Sur ma route est venu s'asseoir Un malheureux vĂÂȘtu de noir, Qui me ressemblait comme un frĂšre. Qui donc es-tu, toi que dans cette vie Je vois toujours sur mon chemin? Je ne puis croire, Ă ta mĂ©lancolie, Que tu sois mon mauvais Destin. Ton doux sourire a trop de patience, Tes larmes ont trop de pitiĂ©. En te voyant, j'aime la Providence. Ta douleur mĂÂȘme est soeur de ma souffrance; Elle ressemble Ă l'AmitiĂ©. Qui donc es-tu? - Tu n'es pas mon bon ange; Jamais tu ne viens m'avertir. Tu vois mes maux c'est une chose Ă©trange! Et tu me regardes souffrir. Depuis vingt ans tu marches dans ma voie, Et je ne saurais t'appeler. Qui donc es-tu, si c'est Dieu qui t'envoie? Tu me souris sans partager ma joie, Tu me plains sans me consoler! Ce soir encor je t'ai vu m'apparaĂtre. C'Ă©tait par une triste nuit. L'aile des vents battait Ă ma fenĂÂȘtre; J'Ă©tais seul, courbĂ© sur mon lit. J'y regardais une place chĂ©rie, TiĂšde encor d'un baiser brĂ»lant; Et je songeais comme la femme oublie, Et je sentais un lambeau de ma vie, Qui se dĂ©chirait lentement. Je rassemblais des lettres de la veille, Des cheveux, des dĂ©bris d'amour. Tout ce passĂ© me criait Ă l'oreille Ses Ă©ternels serments d'un jour. Je contemplais ces reliques sacrĂ©es, Qui me faisaient trembler la main Larmes du coeur par le coeur dĂ©vorĂ©es, Et que les yeux qui les avaient pleurĂ©es Ne reconnaĂtront plus demain! J'enveloppais dans un morceau de bure Ces ruines des jours heureux. Je me disais qu'ici-bas ce qui dure, C'est une mĂšche de cheveux. Comme un plongeur dans une mer profonde Je me perdais dans tant d'oubli. De tous cĂÂŽtĂ©s j'y retournais la sonde, Et je pleurais seul, loin des yeux du monde, Mon pauvre amour enseveli. J'allais poser le sceau de cire noire Sur ce fragile et cher trĂ©sor. J'allais le rendre, et, n'y pouvant pas croire, En pleurant j'en doutais encor. Ah! faible femme, orgueilleuse insensĂ©e, MalgrĂ© toi tu t'en souviendras! Pourquoi, grand Dieu! mentir Ă sa pensĂ©e? Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressĂ©e, Ces sanglots, si tu n'aimais pas? Oui, tu languis, tu souffres et tu pleures; Mais ta chimĂšre est entre nous. Eh bien, adieu! Vous compterez les heures Qui me sĂ©pareront de vous. Partez, partez, et dans ce coeur de glace Emportez l'orgueil satisfait. Je sens encor le mien jeune et vivace, Et bien des maux pourront y trouver place Sur le mal que vous m'avez fait. Partez, partez! la Nature immortelle N'a pas tout voulu vous donner. Ah! pauvre enfant, qui voulez ĂÂȘtre belle, Et ne savez pas pardonner! Allez, allez, suivez la destinĂ©e; Qui vous perd n'a pas tout perdu. Jetez au vent notre amour consumĂ©e; - Ăâ°ternel Dieu! toi que j'ai tant aimĂ©e, Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu? Mais tout Ă coup j'ai vu dans la nuit sombre Une forme glisser sans bruit. Sur mon rideau j'ai vu passer une ombre; Elle vient s'asseoir sur mon lit. Qui donc es-tu, morne et pĂÂąle visage, Sombre portrait vĂÂȘtu de noir? Que me veux-tu, triste oiseau de passage? Est-ce un vain rĂÂȘve? est-ce ma propre image Que j'aperçois dans ce miroir? Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse, PĂšlerin que rien n'a lassĂ©? Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse Assis dans l'ombre oĂÂč j'ai passĂ©. Qui donc es-tu, visiteur solitaire, HĂÂŽte assidu de mes douleurs? Qu'as-tu donc fait pour me suivre sur terre? Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frĂšre, Qui n'apparais qu'au jour des pleurs? LA VISION - Ami, notre pĂšre est le tien. Je ne suis ni l'ange gardien, Ni le mauvais destin des hommes. Ceux que j'aime, je ne sais pas De quel cĂÂŽtĂ© s'en vont leurs pas Sur ce peu de fange oĂÂč nous sommes. Je ne suis ni dieu ni dĂ©mon, Et tu m'as nommĂ© par mon nom Quand tu m'as appelĂ© ton frĂšre; OĂÂč tu vas, j'y serai toujours, Jusques au dernier de tes jours, OĂÂč j'irai m'asseoir sur ta pierre. Le ciel m'a confiĂ© ton coeur. Quand tu seras dans la douleur, Viens Ă moi sans inquiĂ©tude; Je te suivrai sur le chemin, Mais je ne puis toucher ta main. Ami, je suis la Solitude. 6. La Nuit d'aoĂ»t LA MUSE Depuis que le soleil, dans l'horizon immense, A franchi le Cancer sur son axe enflammĂ©, Le bonheur m'a quittĂ©e, et j'attends en silence L'heure oĂÂč m'appellera mon ami bien-aimĂ©. HĂ©las! Depuis longtemps sa demeure est dĂ©serte; Des beaux jours d'autrefois rien n'y semble vivant. Seule, je viens encor, de mon voile entr'ouverte, Comme une voile en pleurs au tombeau d'un enfant. LE POETE Salut Ă ma fidĂšle amie! Salut, ma gloire et mon amour! La meilleure et la plus chĂ©rie Est celle qu'on trouve au retour.. L'opinion et l'avarice Viennent un temps de m'emporter. Salut, ma mĂšre et ma nourrice! Salut, salut consolatrice! Ouvre tes bras, je viens chanter. LA MUSE Pourquoi, coeur altĂ©rĂ©, coeur lassĂ© d'espĂ©rance, T'enfuis-tu si souvent pour revenir si tard? Que t'en vas-tu chercher, sinon quelque hasard? Et que rapportes-tu, sinon quelque souffrance? Que fais-tu loin de moi, quand j'attends jusqu'au jour? Tu suis un pĂÂąle Ă©clair dans une nuit profonde. Il ne te restera de tes plaisirs du monde Qu'un impuissant mĂ©pris pour notre honnĂÂȘte amour. Ton cabinet d'Ă©tude est vide quand j'arrive; Tandis qu'Ă ce balcon, inquiĂšte et pensive, Je regarde en rĂÂȘvant les murs de ton jardin, Tu te livres dans l'ombre Ă ton mauvais destin. Quelque fiĂšre beautĂ© te retient dans sa chaĂne, Et tu laisses mourir cette pauvre verveine Dont les derniers rameaux, en des temps plus heureux, Devaient ĂÂȘtre arrosĂ©s des larmes de tes yeux. Cette triste verdure est mon vivant symbole; Ami, de ton oubli nous mourrons toutes deux, Et son parfum lĂ©ger, comme l'oiseau qui vole, Avec mon souvenir s'enfuira dans les cieux. LE POETE Quand j'ai passĂ© par la prairie, J'ai vu, ce soir, dans le sentier, Une fleur tremblante et flĂ©trie, Une pĂÂąle fleur d'Ă©glantier. Un bourgeon vert Ă cĂÂŽtĂ© d'elle Se balançait sur l'arbrisseau; Je vis poindre une fleur nouvelle; La plus jeune Ă©tait la plus belle L'homme est ainsi, toujours nouveau. LA MUSE HĂ©las ! toujours un homme, hĂ©las ! toujours des larmes Toujours les pieds poudreux et la sueur au front ! Toujours d'affreux combats et de sanglantes armes; Le coeur a beau mentir, la blessure est au fond. HĂ©las! par tous pays, toujours la mĂÂȘme vie Convoiter, regretter, prendre et tendre la main; Toujours mĂÂȘmes acteurs et mĂÂȘme comĂ©die, Et, quoi qu'ait inventĂ© l'humaine hypocrisie, Rien de vrai lĂ -dessous que le squelette humain. HĂ©las! mon bien-aimĂ©, vous n'ĂÂȘtes plus poĂšte. Rien ne rĂ©veille plus votre lyre muette; Vous vous noyez le coeur dans un rĂÂȘve inconstant; Et vous ne savez pas que l'amour de la femme Change et dissipe cri pleurs les trĂ©sors de votre ĂÂąme, Et que Dieu compte plus les larmes que le sang. LE POETE Quand j'ai traversĂ© ta vallĂ©e, Un oiseau chantait sur son nid. Ses petits, sa chĂšre couvĂ©e, Venaient de mourir dans la nuit. Cependant il chantait l'aurore; O ma Muse, ne pleurez pas! A qui perd tout, Dieu reste encore, Dieu lĂ -haut, l'espoir ici-bas. LA MUSE Et que trouveras-tu, le jour oĂÂč la misĂšre Te ramĂšnera seul au paternel foyer? Quand tes tremblantes mains essuieront la poussiĂšre De ce pauvre rĂ©duit que tu crois oublier, De quel front viendras-tu, dans ta propre demeure, Chercher un peu de calme et d'hospitalitĂ©? Une voix sera lĂ pour crier Ă toute heure Qu'as-tu fait de ta vie et de ta libertĂ©? Crois-tu donc qu'on oublie autant qu'on le souhaite? Crois-tu qu'en te cherchant tu te retrouveras? De ton coeur ou de toi lequel est le poĂšte? C'est ton coeur, et ton coeur ne te rĂ©pondra pas. L'amour l'aura brisĂ©; les passions funestes L'auront rendu de pierre au contact des mĂ©chants; Tu n'en sentiras plus que d'effroyables restes, Qui remueront encor, comme ceux des serpents. O ciel! qui t'aidera? que ferai-je moi-mĂÂȘme, Quand celui qui peut tout dĂ©fendra que je t'aime, Et quand mes ailes d'or, frĂ©missant malgrĂ© moi, M'emporteront Ă lui pour me sauver de toi? Pauvre enfant! nos amours n'Ă©taient pas menacĂ©es, Quand dans les bois d.'Auteuil, perdu dans tes pensĂ©es, Sous les verts marronniers et les peupliers blancs, Je t'agaçais le soir en. dĂ©tours nonchalants, Ah! j'Ă©tais jeune alors et nymphe, et les dryades Entr'ouvraient pour me voir l'Ă©corce des bouleaux, Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux. Qu'as-tu fait, mon amant, des jours de ta jeunesse? Qui m'a cueilli mon fruit sur mon arbre enchantĂ©? HĂ©las! ta joue en fleur plaisait Ă la dĂ©esse Qui porte dans ses mains la force et la santĂ©. De tes yeux insensĂ©s les larmes l'ont pĂÂąlie;. Ainsi que ta beautĂ©, tu perdras ta vertu, Et moi qui t'aimerai comme une unique amie, Quand les dieux irritĂ©s m'ĂÂŽteront ton gĂ©nie, Si je tombe des cieux., que me rĂ©pondras-tu? LE POETE Puisque l'oiseau des bois voltige et chante encore Sur la branche oĂÂč ses oeufs sont brisĂ©s dans le nid; Puisque la fleur des champs entr'ouverte Ă l'aurore, Voyant sur la pelouse une autre fleur Ă©clore, S'incline sans murmure et tombe avec la nuit; Puisqu'au fond des forĂÂȘts, sous les toits de verdure, On entend le bois mort craquer dans le sentier, Et puisqu'en traversant l'immortelle nature, L'homme n'a su trouver de science qui dure, Que de marcher toujours et toujours oublier; Puisque, jusqu'aux rochers, tout se change en poussiĂšre; Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain; Puisque c'est un engrais que le meurtre et la guerre; Puisque sur une tombe on voit sortir de terre Le brin d'herbe sacrĂ© qui nous donne le pain; O Muse! Que m'importe ou la mort ou la vie? J'aime, et je veux pĂÂąlir; j'aime et je veux souffrir; J'aime, et pour un baiser je donne mon gĂ©nie; J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie Ruisseler une source impossible Ă tarir. J'aime, et je veux chanter la joie et la paresse, Ma folle expĂ©rience et mes soucis d'un jour, Et je veux raconter et rĂ©pĂ©ter sans cesse Qu'aprĂšs avoir jurĂ© de vivre sans maĂtresse, J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour. DĂ©pouille devant tous l'orgueil qui te dĂ©vore, Coeur gonflĂ© d'amertume et qui t'es cru fermĂ©. Aime, et tu renaĂtras; fais-toi fleur pour Ă©clore. AprĂšs avoir souffert, il faut souffrir encore; Il faut aimer sans cesse, aprĂšs avoir aimĂ©. 7. La Nuit d'octobre LE POETE Le mal dont j'ai souffert s'est enfui comme un rĂÂȘve; Je n'en puis comparer le lointain souvenir Qu'Ă ces brouillards lĂ©gers que l'aurore soulĂšve, Et qu'avec la rosĂ©e on voit s'Ă©vanouir. LA MUSE Qu'aviez-vous donc, ĂÂŽ mon poĂšte? Et quelle est la peine secrĂšte Qui de moi vous a sĂ©parĂ©? HĂ©las! je m'en ressens encore, Quel est donc ce mal que j'ignore Et dont j'ai si longtemps pleurĂ©? LE POĂËTE C'Ă©tait un mal vulgaire et bien connu des hommes; Mais lorsque nous avons quelque ennui dans le coeur, Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes, Que personne avant nous n'a senti la douleur. LA MUSE Il n'est de vulgaire chagrin Que celui d'une ĂÂąme vulgaire. Ami, que ce triste mystĂšre S'Ă©chappe aujourd'hui de ton sein. Crois-moi, parle avec confiance; Le sĂ©vĂšre dieu du silence Est un des frĂšres de la Mort; En se plaignant, on se console, Et quelquefois une parole Nous a dĂ©livrĂ©s d'un remord. LE POĂËTE S'il fallait maintenant parler de ma souffrance, Je ne sais trop quel nom elle devrait porter, Si c'est amour, folie, orgueil, expĂ©rience, Ni si personne au monde en pourrait profiter. Je veux bien toutefois t'en raconter l'histoire, Puisque nous voilĂ seuls, assis prĂšs du foyer. Prends cette lyre, approche, et laisse ma mĂ©moire Au son de tes accords document s'Ă©veiller. LA MUSE Avant de me dire ta peine, Ăâ poĂšte! en es-tu guĂ©ri? Songe qu'il t'en faut aujourd'hui Parler sans amour et sans haine. S'il te souvient que j'ai reçu Le doux nom de consolatrice, Ne fais pas de moi la complice Des passions qui t'ont perdu. LE POĂËTE Je suis si bien guĂ©ri de cette maladie Que j'en doute parfois lorsque j'y veux songer, Et quand je pense aux lieux oĂÂč j'ai risquĂ© ma vie, J'y crois voir Ă ma place un visage Ă©tranger. Muse, sois donc sans crainte; au souffle qui t'inspire Nous pouvons sans pĂ©ril tous deux nous confier. Il est doux de pleurer, il est doux de sourire Au souvenir des maux qu'on pourrait oublier. LA MUSE Comme une mĂšre vigilante Au berceau d'un fils bien-aimĂ©, Ainsi je me penche tremblante Sur ce coeur qui m'Ă©tait fermĂ©. Parle, ami, - ma lyre attentive D'une note faible et plaintive Suit dĂ©jĂ l'accent de ta voix, Et dans un rayon de lumiĂšre, Comme une vision lĂ©gĂšre, Passent les ombres d'autrefois. LE POĂËTE Jours de travail! seuls jours oĂÂč j'ai vĂ©cu! Ăâ trois fois chĂšre solitude! Dieu soit louĂ©, j'y suis donc revenu A ce vieux cabinet d'Ă©tude! Pauvre rĂ©duit, murs tant de fois dĂ©serts Fauteuils poudreux, lampe fidĂšle, Ăâ mon palais, mon petit univers, Et toi, Muse, ĂÂŽ jeune immortelle, Dieu soit louĂ©, nous allons donc chanter! Oui, je veux vous ouvrir mon ĂÂąme, Vous saurez tout, et je vais vous conter Le mal que peut faire une femme; Car c'en est une, ĂÂŽ mes pauvres amis, HĂ©las! vous le saviez peut-ĂÂȘtre! C'est une femme Ă qui je fus soumis Comme le serf l'est Ă son maĂtre. Joug dĂ©testĂ©! c'est par lĂ que mon coeur Perdit sa force et sa jeunesse; - Et cependant, auprĂšs de ma maĂtresse, J'avais entrevu le bonheur. PrĂšs du ruisseau, quand nous marchions ensemble, Le soir sur le sable argentin, Quand devant nous le blanc spectre du tremble De loin nous montrait le chemin; Je vois encore, aux rayons de la lune, Ce beau corps plier dans mes bras ... N'en parlons plus ... je ne prĂ©voyais pas OĂÂč me conduirait la Fortune. Sans doute alors la colĂšre des Dieux Avait besoin d'une victime; Car elle m'a puni comme d'un crime D'avoir essayĂ© d'ĂÂȘtre heureux. LA MUSE L'image d'un doux souvenir Vient de s'offrir Ă ta pensĂ©e. Sur la trace qu'il a laissĂ©e Pourquoi crains-tu de revenir? Est-ce faire un rĂ©cit fidĂšle Que de renier ses beaux jours? Si ta fortune fut cruelle, Jeune homme, fais du moins comme elle, Souris Ă tes premiers amours. LE POĂËTE Non, - c'est Ă mes malheurs que je prĂ©tends sourire. Muse, je te l'ai dit je veux, sans passion, Te conter mes ennuis, mes rĂÂȘves, mon dĂ©lire, Et t'en dire le temps, l'heure et l'occasion. C'Ă©tait, il m'en souvient, par une nuit d'automne Triste et froide, Ă peu prĂšs semblable Ă celle-ci; Le murmure du vent, de son bruit monotone, Dans mon cerveau lassĂ© berçait mon noir souci. J'Ă©tais Ă la fenĂÂȘtre, attendant ma maĂtresse; Et, tout en Ă©coutant dans cette obscuritĂ©, Je me sentais dans l'ĂÂąme une telle dĂ©tresse, Qu'il me vint le soupçon d'une infidĂ©litĂ©. La rue oĂÂč je logeais Ă©tait sombre et dĂ©serte; Quelques ombres passaient, un falot Ă la main; Quand la bise soufflait dans la porte entr'ouverte, On entendait de loin comme un soupir humain. Je ne sais, Ă vrai dire, Ă quel fĂÂącheux prĂ©sage Mon esprit inquiet alors s'abandonna. Je rappelais en vain un reste de courage, Et me sentis frĂ©mir lorsque l'heure sonna. Elle ne venait pas. Seul, la tĂÂȘte baissĂ©e, Je regardai longtemps les murs et le chemin, - Et je ne t'ai pas dit quelle ardeur insensĂ©e Cette inconstante femme allumait dans mon sein; Je n'aimais qu'elle au monde, et vivre un jour sans elle Me semblait un destin plus affreux que la mort. Je me souviens pourtant qu'en cette nuit cruelle Pour briser mon lien je fis un long effort. Je la nommais cent fois perfide et dĂ©loyale, Je comptais tous les maux qu'elle m'avait causĂ©s. HĂ©las! au souvenir de sa beautĂ© fatale, Quels maux et quels chagrins n'Ă©taient pas apaisĂ©s! Le jour parut enfin. - Las d'une vaine attente, Sur le bord du balcon je m'Ă©tais assoupi; Je rouvris la paupiĂšre Ă l'aurore naissante, Et je laissai flotter mon regard Ă©bloui ... tout Ă coup, au dĂ©tour de l'Ă©troite ruelle, J'entends sur le gravier marcher Ă petit bruit ... Grand Dieu! prĂ©servez-moi! je l'aperçois; c'est elle; Elle entre. - D'oĂÂč viens-tu? qu'as-tu fait cette nuit? RĂ©ponds, que me veux-tu? qui t'amĂšne Ă cette heure? Ce beau corps, jusqu'au jour, oĂÂč s'est-il Ă©tendu? Tandis qu'Ă ce balcon, seul, je veille et je pleure, En quel lieu, dans quel lit, Ă qui souriais-tu? Perfide! audacieuse! est-il encore possible Que tu viennes offrir ta bouche Ă mes baisers? Que demandes-tu donc? par quelle soif horrible Oses-tu m'attirer dans tes bras Ă©puisĂ©s? Va-t-en, retire-toi, spectre de ma maĂtresse! Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levĂ©; Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse, Et quand je pense Ă toi, croire que j'ai rĂÂȘvĂ©! LA MUSE Apaise-toi, je t'en conjure Tes paroles m'ont fait frĂ©mir. Ăâ mon bien-aimĂ©! ta blessure Est encor prĂÂȘte Ă se rouvrir. HĂ©las! elle est donc bien profonde? Et les misĂšres de ce monde Sont si lentes Ă s'effacer! Oublie, enfant, et de ton ĂÂąme Chasse le nom de cette femme Que je ne veux pas prononcer. LE POĂËTE Honte Ă toi qui la premiĂšre M'as appris la trahison, Et d'horreur et de colĂšre M'as fait perdre la raison! Honte Ă toi, femme Ă l'oeil sombre, Dont les funestes amours Ont enseveli dans l'ombre Mon printemps et mes beaux jours! C'est ta voix, c'est ton sourire, C'est ton regard corrupteur, Qui m'ont appris Ă maudire Jusqu'au semblant du bonheur; C'est ta jeunesse et tes charmes Qui m'ont fait dĂ©sespĂ©rer, Et si je doute des larmes, C'est que je t'ai vu pleurer. Honte Ă toi; j'Ă©tais encore Aussi simple qu'un enfant; Comme une fleur Ă l'aurore, Mon coeur s'ouvrait en t'aimant. Certes, ce coeur sans dĂ©fense Put sans peine ĂÂȘtre abusĂ©; Mais lui laisser l'innocence Etait encor plus aisĂ©. Honte Ă toi! tu fus la mĂšre De mes premiĂšres douleurs, Et tu fis de ma paupiĂšre Jaillir la source des pleurs! Elle coule, sois-en sĂ»re, Et rien ne la tarira; Elle sort d'une blessure Qui jamais ne guĂ©rira; Mais dans cette source amĂšre Du moins je me laverai, Et j'y laisserai, j'espĂšre, Ton souvenir abhorrĂ©! LA MUSE PoĂšte, c'est assez. AuprĂšs d'une infidĂšle, Quand ton illusion n'aurait durĂ© qu'un jour, N'outrage pas ce jour lorsque tu parles d'elle; Si tu veux ĂÂȘtre aimĂ©, respecte ton amour. Si l'effort est trop grand pour la faiblesse humaine De pardonner les maux qui nous viennent d'autrui, Epargne-toi du moins le tourment de la haine; A dĂ©faut du pardon, laisse venir l'oubli. Les morts dorment en paix dans le sein de la terre; Ainsi doivent dormir nos sentiments Ă©teints. Ces reliques du coeur ont aussi leur poussiĂšre; Sur leurs restes sacrĂ©s ne portons pas les mains. Pourquoi, dans ce rĂ©cit d'une vive souffrance, Ne veux-tu voir qu'un rĂÂȘve et qu'un amour trompĂ©? Est-ce donc sans motif qu'agit la Providence? Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t'a frappĂ©? Le coup dont tu te plains t'a prĂ©servĂ© peut-ĂÂȘtre, Enfant, car c'est par lĂ que ton coeur s'est ouvert. L'homme est un apprenti, la douleur est son maĂtrc, Et nul ne se connaĂt tant qu'il n'a pas souffert. C'est une dure loi, mais une loi suprĂÂȘme, Vieille comme le monde et la fatalitĂ©, Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptĂÂȘme, Et qu'Ă ce triste prix tout doit ĂÂȘtre achetĂ©. Les moissons, pour mĂ»rir, ont besoin de rosĂ©e; Pour vivre, et pour sentir, l'homme a besoin des pleurs; La joie a pour symbole une plante brisĂ©e, Humide encor de pluie et couverte de fleurs. Ne te disais-tu pas guĂ©ri de ta folie? N'es-tu pas jeune, heureux, partout le bien-venu, Et ces plaisirs lĂ©gers qui font aimer la vie, Si tu n'avais pleurĂ©, quel cas en ferais-tu? Lorsque au dĂ©clin du jour, assis sur la bruyĂšre, Avec un vieil ami tu bois en libertĂ©, Dis-moi, d'aussi bon coeur lĂšverais-tu ton verre, Si tu n'avais senti le prix de la gaĂtĂ©? Aimerais-tu les fleurs, les prĂ©s et la verdure, Les sonnets de PĂ©trarque et les chants des oiseaux, Michel-Ange et les arts, Shakspeare et la nature, Si tu n'y retrouvais quelques anciens sanglots? Comprendrais-tu des cieux l'ineffable harmonie, Le silence des nuits, le murmure des flots, Si quelque part lĂ -bas la fiĂšvre et l'insomnie Ne t'avaient fait songer Ă l'Ă©ternel repos? N'as-tu pas maintenant une belle maĂtresse? Et lorsqu'en t'endormant tu lui serres la main, Le lointain souvenir des maux de ta jeunesse Ne rend-il pas plus doux son sourire divin? N'allez-vous pas aussi vous promener ensemble Au fond des bois fleuris, sur le sable argentin? Et dans ce vert palais le blanc spectre du tremble Ne sait-il plus, le soir, vous montrer le chemin? Ne vois-tu pas alors, aux rayons de la lune, Plier comme autrefois un beau corps dans tes bras? Et, si dans le sentier tu trouvais la Fortune, DerriĂšre elle, en chantant, ne marcherais-tu pas? De quoi te plains-tu donc? l'immortelle espĂ©rance S'est retrempĂ©e en toi sous la main du malheur. Pourquoi veux-tu haĂÂŻr ta jeune expĂ©rience, Et dĂ©tester un mal qui t'a rendu meilleur? Ăâą mon enfant! plains-la, cette belle infidĂšle, Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux; Plains-la! C'est une femme, et Dieu t'a fait, prĂšs d'elle, Deviner, en souffrant, le secret des heureux. Sa tĂÂąche fut pĂ©nible; elle t'aimait peut-ĂÂȘtre; Mais le destin voulait qu'elle brisĂÂąt ton coeur. Elle savait la vie, et te l'a fait connaĂtre; Une autre a recueilli le fruit de ta douleur. Plains-la! son triste amour a passĂ© comme un songe; Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer. Dans ses larmes, crois-moi, tout n'Ă©tait pas mensonge; Quand tout l'aurait Ă©tĂ©, plains-la! tu sais aimer. LE POĂËTE Tu dis vrai; la haine est impie, Et c'est un frisson plein d'horreur Quand cette vipĂšre assoupie Se dĂ©roule dans notre coeur. Ecoute-moi donc, ĂÂŽ dĂ©esse! Et sois tĂ©moin de mon serment; Par les yeux bleus de ma maĂtresse, Et par l'azur du firmament; Par cette Ă©tincelle brillante Qui de VĂ©nus porte le nom, Et, comme une perle tremblante, Scintille au loin sur l'horizon; Par la grandeur de la Nature, Par la bontĂ© du CrĂ©ateur, Par la clartĂ© tranquille et pure De l'astre cher au voyageur, Par les herbes de la prairie, Par les forĂÂȘts, par les prĂ©s verts, Par la puissance de la vie, Par la sĂšve de l'univers, Je te bannis de ma mĂ©moire. Reste d'un amour insensĂ©, MystĂ©rieuse et sombre histoire Qui dormiras dans le passĂ©! Et toi qui, jadis, d'une amie Portas la forme et le doux nom, L'instant suprĂÂȘme oĂÂč je t'oublie Doit ĂÂȘtre celui du pardon. Pardonnons-nous; - je romps le charme Qui nous unissait devant Dieu. Avec une derniĂšre larme Reçois un Ă©ternel adieu. - Et maintenant, blonde rĂÂȘveuse, Maintenant, Muse, Ă nos amours! Dis-moi quelque chanson joyeuse, Comme aux premiers temps des beaux jours. DĂ©jĂ la pelouse embaumĂ©e Sent les approches du matin; Viens Ă©veiller ma bien-aimĂ©e Et cueillir les fleurs du jardin. Viens voir la nature immortelle Sortir des voiles du sommeil; Nous allons renaĂtre avec elle Au premier rayon du soleil! 8. Lettre Ă M. de Lamartine Lorsque le grand Byron allait quitter Ravenne, Et chercher sur les mers quelque plage lointaine OĂÂč finir en hĂ©ros son immortel ennui, Comme il Ă©tait assis aux pieds de sa maĂtresse, PĂÂąle, et dĂ©jĂ tournĂ© du cĂÂŽtĂ© de la GrĂšce, Celle qu'il appelait alors sa Guiccioli Ouvrit un soir un livre oĂÂč l'on parlait de lui. Avez-vous de ce temps conservĂ© la mĂ©moire, Lamartine, et ces vers au prince des proscrits, Vous souvient-il encor qui les avait Ă©crits? Vous Ă©tiez jeune alors, vous, notre chĂšre gloire. Vous veniez d'essayer pour la premiĂšre fois Ce beau luth Ă©plorĂ© qui vibre sous vos doigts. La Muse que le ciel vous avait fiancĂ©e Sur votre front rĂÂȘveur cherchait votre pensĂ©e, Vierge craintive encore, amante des lauriers. Vous ne connaissiez pas, noble fils de la France, Vous ne connaissiez pas, sinon par sa souffrance, Ce sublime orgueilleux Ă qui vous Ă©criviez. De quel droit osiez-vous l'aborder et le plaindre? Quel aigle, GanymĂšde, Ă ce Dieu vous portait? Pressentiez-vous qu'un jour vous le pourriez atteindre, Celui qui de si haut alors vous Ă©coutait? Non, vous aviez vingt ans, et le coeur vous battait Vous aviez lu Lara, Manfred et le Corsaire, Et vous aviez Ă©crit sans essuyer vos pleurs; Le souffle de Byron vous soulevait de terre, Et vous alliez Ă lui, portĂ© par ses douleurs. Vous appeliez de loin cette ĂÂąme dĂ©solĂ©e; Pour grand qu'il vous parĂ»t, vous le sentiez ami Et, comme le torrent dans la verte vallĂ©e, L'Ă©cho de son gĂ©nie en vous avait gĂ©mi. Et lui, lui dont l'Europe, encore toute armĂ©e, Ăâ°coutait en tremblant les sauvages concerts; Lui qui depuis dix ans fuyait sa renommĂ©e, Et de sa solitude emplissait l'univers; Lui, le grand inspirĂ© de la MĂ©lancolie, Qui, las d'ĂÂȘtre enviĂ©, se changeait en martyr; Lui, le dernier amant de la pauvre Italie, Pour son dernier exil s'apprĂÂȘtant Ă partir; Lui qui, rassasiĂ© de la grandeur humaine, Comme un cygne Ă son chant sentant sa mort prochaine, Sur terre autour de lui cherchait pour qui mourir... Il Ă©couta ces vers que lisait sa maĂtresse, Ce doux salut lointain d'un jeune homme inconnu. Je ne sais si du style il comprit la richesse; Il laissa dans ses yeux sourire sa tristesse Ce qui venait du coeur lui fut le bienvenu. PoĂšte, maintenant que ta muse fidĂšle, Par ton pudique amour sĂ»re d'ĂÂȘtre immortelle, De la verveine en fleur t'a couronnĂ© le front, A ton tour, reçois-moi comme le grand Byron. De t'Ă©galer jamais je n'ai pas l'espĂ©rance; Ce que tu tiens du ciel, nul ne me l'a promis, Mais de ton sort au mien plus grande est la distance, Meilleur en sera Dieu qui peut nous rendre amis. Je ne t'adresse pas d'inutiles louanges, Et je ne songe point que tu me rĂ©pondras; Pour ĂÂȘtre proposĂ©s, ces illustres Ă©changes Veulent ĂÂȘtre signĂ©s d'un nom que je n'ai pas. J'ai cru pendant longtemps que j'Ă©tais las du monde; J'ai dit que je niais, croyant avoir doutĂ©, Et j'ai pris, devant moi, pour une nuit profonde Mon ombre qui passait pleine de vanitĂ©. PoĂšte, je t'Ă©cris pour te dire que j'aime, Qu'un rayon du soleil est tombĂ© jusqu'Ă moi, Et qu'en un jour de deuil et de douleur suprĂÂȘme Les pleurs que je versais m'ont fait penser Ă toi. Qui de nous, Lamartine, et de notre jeunesse, Ne sait par coeur ce chant, des amants adorĂ©, Qu'un soir, au bord d'un lac, tu nous as soupirĂ©? Qui n'a lu mille fois, qui ne relit sans cesse Ces vers mystĂ©rieux oĂÂč parle ta maĂtresse, Et qui n'a sanglotĂ© sur ces divins sanglots, Profonds comme le ciel et purs comme les flots? HĂ©las! ces longs regrets des amours mensongĂšres, Ces ruines du temps qu'on trouve Ă chaque pas, Ces sillons infinis de lueurs Ă©phĂ©mĂšres, Qui peut se dire un homme et ne les connaĂt pas? Quiconque aima jamais porte une cicatrice; Chacun l'a dans le sein, toujours prĂÂȘte Ă s'ouvrir; Chacun la garde en soi, cher et secret supplice, Et mieux il est frappĂ©, moins il en veut guĂ©rir. Te le dirai-je, Ă toi, chantre de la souffrance, Que ton glorieux mal, je l'ai souffert aussi? Qu'un instant, comme toi, devant ce ciel immense, J'ai serrĂ© dans mes bras la vie et l'espĂ©rance, Et qu'ainsi que le tien, mon rĂÂȘve s'est enfui? Te dirai-je qu'un soir, dans la brise embaumĂ©e, Endormi, comme toi, dans la paix du bonheur, Aux cĂ©lestes accents d'une voix bien-aimĂ©e, J'ai cru sentir le temps s'arrĂÂȘter dans mon coeur? Te dirai-je qu'un soir, restĂ© seul sur la terre, DĂ©vorĂ©, comme toi, d'un affreux souvenir, Je me suis Ă©tonnĂ© de ma propre misĂšre, Et de ce qu'un enfant peut souffrir sans mourir? Ah! ce que j'ai senti dans cet instant terrible, Oserai-je m'en plaindre et te le raconter? Comment exprimerai-je une peine indicible? AprĂšs toi, devant toi, puis-je encor le tenter? Oui, de ce jour fatal, plein d'horreur et de charmes, Je veux fidĂšlement te faire le rĂ©cit; Ce ne sont pas des chants, ce ne sont pas des larmes, Et je ne te dirai que ce que Dieu m'a dit. Lorsque le laboureur, regagnant sa chaumiĂšre, Trouve le soir son champ rasĂ© par le tonnerre, Il croit d'abord qu'un rĂÂȘve a fascinĂ© ses yeux, Et, doutant de lui-mĂÂȘme, interroge les cieux. Partout la nuit est sombre, et la terre enflammĂ©e. Il cherche autour de lui la place accoutumĂ©e OĂÂč sa femme l'attend sur le seuil entr'ouvert; Il voit un peu de cendre au milieu d'un dĂ©sert. Ses enfants demi-nus sortent de la bruyĂšre, Et viennent lui conter comme leur pauvre mĂšre Est morte sous le chaume avec des cris affreux; Mais maintenant au loin tout est silencieux. Le misĂ©rable Ă©coute et comprend sa ruine. Il serre, dĂ©solĂ©, ses fils sur sa poitrine; Il ne lui reste plus, s'il ne tend pas la main, Que la faim pour ce soir et la mort pour demain. Pas un sanglot ne sort de sa gorge oppressĂ©e; Muet et chancelant, sans force et sans pensĂ©e, Il s'assoit Ă l'Ă©cart, les yeux sur l'horizon, Et regardant s'enfuir sa moisson consumĂ©e, Dans les noirs tourbillons de l'Ă©paisse fumĂ©e L'ivresse du malheur emporte sa raison. Tel, lorsque abandonnĂ© d'une infidĂšle amante, Pour la premiĂšre fois j'ai connu la douleur, TranspercĂ© tout Ă coup d'une flĂšche sanglante, Seul je me suis assis dans la nuit de mon coeur. Ce n'Ă©tait pas au bord d'un lac au flot limpide, Ni sur l'herbe fleurie au penchant des coteaux; Mes yeux noyĂ©s de pleurs ne voyaient que le vide, Mes sanglots Ă©touffĂ©s n'Ă©veillaient point d'Ă©chos. C'Ă©tait dans une rue obscure et tortueuse De cet immense Ă©gout qu'on appelle Paris Autour de moi criait cette foule railleuse Qui des infortunĂ©s n'entend jamais les cris. Sur le pavĂ© noirci les blafardes lanternes Versaient un jour douteux plus triste que la nuit, Et, suivant au hasard ces feux vagues et ternes, L'homme passait dans l'ombre, allant oĂÂč va le bruit. Partout retentissait comme une joie Ă©trange; C'Ă©tait en fĂ©vrier, au temps du carnaval. Les masques avinĂ©s, se croisant dans la fange, S'accostaient d'une injure ou d'un refrain banal. Dans un carrosse ouvert une troupe entassĂ©e Paraissait par moments sous le ciel pluvieux, Puis se perdait au loin dans la ville insensĂ©e, Hurlant un hymne impur sous la rĂ©sine en feux. Cependant des vieillards, des enfants et des femmes Se barbouillaient de lie au fond des cabarets, Tandis que de la nuit les prĂÂȘtresses infĂÂąmes Promenaient çà et lĂ leurs spectres inquiets. On eĂ»t dit un portrait de la dĂ©bauche antique, Un de ces soirs fameux, chers au peuple romain, OĂÂč des temples secrets la VĂ©nus impudique Sortait Ă©chevelĂ©e, une torche Ă la main. Dieu juste! pleurer seul par une nuit pareille! Ăâ mon unique amour! que vous avais-je fait? Vous m'aviez pu quitter, vous qui juriez la veille Que vous Ă©tiez ma vie et que Dieu le savait? Ah! toi, le savais-tu, froide et cruelle amie, Qu'Ă travers cette honte et cette obscuritĂ© J'Ă©tais lĂ , regardant de ta lampe chĂ©rie, Comme une Ă©toile au ciel, la tremblante clartĂ©? Non, tu n'en savais rien, je n'ai pas vu ton ombre, Ta main n'est pas venue entr'ouvrir ton rideau. Tu n'as pas regardĂ© si le ciel Ă©tait sombre; Tu ne m'as pas cherchĂ© dans cet affreux tombeau! Lamartine, c'est lĂ , dans cette rue obscure, Assis sur une borne, au fond d'un carrefour, Les deux mains sur mon coeur, et serrant ma blessure, Et sentant y saigner un invincible amour; C'est lĂ , dans cette nuit d'horreur et de dĂ©tresse, Au milieu des transports d'un peuple furieux Qui semblait en passant crier Ă ma jeunesse, `Toi qui pleures ce soir, n'as-tu pas ri comme eux?' C'est lĂ , devant ce mur, oĂÂč j'ai frappĂ© ma tĂÂȘte, OĂÂč j'ai posĂ© deux fois le fer sur mon sein nu; C'est lĂ , le croiras-tu? chaste et noble poĂšte, Que de tes chants divins je me suis souvenu. Ăâ toi qui sais aimer, rĂ©ponds, amant d'Elvire, Comprends-tu que l'on parte et qu'on se dise adieu? Comprends-tu que ce mot la main puisse l'Ă©crire, Et le coeur le signer, et les lĂšvres le dire, Les lĂšvres, qu'un baiser vient d'unir devant Dieu? Comprends-tu qu'un lien qui, dans l'ĂÂąme immortelle, Chaque jour plus profond, se forme Ă notre insu; Qui dĂ©racine en nous la volontĂ© rebelle, Et nous attache au coeur son merveilleux tissu; Un lien tout-puissant dont les noeuds et la trame Sont plus durs que la roche et que les diamants; Qui ne craint ni le temps, ni le fer, ni la flamme, Ni la mort elle-mĂÂȘme, et qui fait des amants Jusque dans le tombeau s'aimer les ossements; Comprends-tu que dix ans ce lien nous enlace, Qu'il ne fasse dix ans qu'un seul ĂÂȘtre de deux, Puis tout Ă coup se brise, et, perdu dans l'espace, Nous laisse Ă©pouvantĂ©s d'avoir cru vivre heureux? Ăâ poĂšte! il est dur que la nature humaine, Qui marche Ă pas comptĂ©s vers une fin certaine, Doive encor s'y traĂner en portant une croix, Et qu'il faille ici-bas mourir plus d'une fois. Car de quel autre nom peut s'appeler sur terre Cette nĂ©cessitĂ© de changer de misĂšre, Qui nous fait, jour et nuit, tout prendre et tout quitter. Si bien que notre temps se passe Ă convoiter? Ne sont-ce pas des morts, et des morts effroyables, Que tant de changements d'ĂÂȘtres si variables, Qui se disent toujours fatiguĂ©s d'espĂ©rer, Et qui sont toujours prĂÂȘts Ă se transfigurer? Quel tombeau que le coeur, et quelle solitude! Comment la passion devient-elle habitude, Et comment se fait-il que, sans y trĂ©bucher, Sur ses propres dĂ©bris l'homme puisse marcher? Il y marche pourtant; c'est Dieu qui l'y convie. Il va semant partout et prodiguant sa vie DĂ©sir, crainte, colĂšre, inquiĂ©tude, ennui, Tout passe et disparaĂt, tout est fantĂÂŽme en lui. Son misĂ©rable coeur est fait de telle sorte Qu'il fuit incessamment qu'une ruine en sorte; Que la mort soit son terme, il ne l'ignore pas, Et, marchant Ă la mort, il meurt Ă chaque pas. Il meurt dans ses amis, dans son fils, dans son pĂšre, Il meurt dans ce qu'il pleure et dans ce qu'il espĂšre; Et, sans parler des corps qu'il faut ensevelir, Qu'est-ce donc qu'oublier, si ce n'est pas mourir? Ah! c'est plus que mourir, c'est survivre Ă soi-mĂÂȘme. L'ĂÂąme remonte au ciel quand on perd ce qu'on aime. Il ne reste de nous qu'un cadavre vivant; Le dĂ©sespoir l'habite, et le nĂ©ant l'attend. Eh bien! bon ou mauvais, inflexible ou fragile, Humble ou fier, triste ou gai, mais toujours gĂ©missant, Cet homme, tel qu'il est, cet ĂÂȘtre fait d'argile, Tu l'as vu, Lamartine, et son sang est ton sang. Son bonheur est le tien, sa douleur est la tienne; Et des maux qu'ici-bas il lui faut endurer Pas un qui ne te touche et qui ne t'appartienne; Puisque tu sais chanter, ami, tu sais pleurer. Dis-moi, qu'en penses-tu dans tes jours de tristesse? Que t'a dit le malheur, quand tu l'as consultĂ©? TrompĂ© par tes amis, trahi par ta maĂtresse, Du ciel et de toi-mĂÂȘme as-tu jamais doutĂ©? Non, Alphonse, jamais. La triste expĂ©rience Nous apporte la cendre, et n'Ă©teint pas le feu. Tu respectes le mal fait par la Providence, Tu le laisses passer, et tu crois Ă ton Dieu. Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances Je ne sais pas son nom, j'ai regardĂ© les cieux; Je sais qu'ils sont Ă Lui, je sais qu'ils sont immenses, Et que l'immensitĂ© ne peut pas ĂÂȘtre Ă deux. J'ai connu, jeune encore, de sĂ©vĂšres souffrances, J'ai vu verdir les bois, et j'ai tentĂ© d'aimer. Je sais ce que la terre engloutit d'espĂ©rances, Et, pour y recueillir, ce qu'il y faut semer. Mais ce que j'ai senti, ce que je veux t'Ă©crire, C'est ce que m'ont appris les anges de douleur; Je le sais mieux encore et puis mieux te le dire, Car leur glaive, en entrant, l'a gravĂ© dans mon coeur CrĂ©ature d'un jour qui t'agites une heure, De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gĂ©mir? Ton ĂÂąme t'inquiĂšte, et tu crois qu'elle pleure Ton ĂÂąme est immortelle, et tes pleurs vont tarir. Tu te sens le coeur pris d'un caprice de femme, Et tu dis qu'il se brise Ă force de souffrir. Tu demandes Ă Dieu de soulager ton ĂÂąme Ton ĂÂąme est immortelle, et ton coeur va guĂ©rir. Le regret d'un instant te trouble et te dĂ©vore; Tu dis que le passĂ© te voile l'avenir. Ne te plains pas d'hier; laisse venir l'aurore Ton ĂÂąme est immortelle, et le temps va s'enfuir Ton corps est abattu du mal de ta pensĂ©e; Tu sens ton front peser et tes genoux flĂ©chir. Tombe, agenouille-toi, crĂ©ature insensĂ©e Ton ĂÂąme est immortelle, et la mort va venir. Tes os dans le cercueil vont tomber en poussiĂšre Ta mĂ©moire, ton nom, ta gloire vont pĂ©rir, Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chĂšre Ton ĂÂąme est immortelle, et va s'en souvenir. 9. A la Malibran Stances I Sans doute il est trop tard pour parler encor d'elle; Depuis qu'elle n'est plus quinze jours sont passĂ©s, Et dans ce pays-ci quinze jours, je le sais, Font d'une mort rĂ©cente une vieille nouvelle. De quelque nom d'ailleurs que le regret s'appelle, L'homme, par tout pays, en a bien vite assez. II Ăâ Maria-FĂ©licia! le peintre et le poĂšte Laissent, en expirant, d'immortels hĂ©ritiers; Jamais l'affreuse nuit ne les prend tout entiers. A dĂ©faut d'action, leur grande ĂÂąme inquiĂšte De la mort et du temps entreprend la conquĂÂȘte, Et, frappĂ©s dans la lutte, ils tombent en guerriers. III Celui-lĂ sur l'airain a gravĂ© sa pensĂ©e; Dans un rythme dorĂ© l'autre l'a cadencĂ©e; Du moment qu'on l'Ă©coute, on lui devient ami. Sur sa toile, en mourant, RaphaĂl l'a laissĂ©e; Et, pour que le nĂ©ant ne touche point Ă lui, C'est assez d'un enfant sur sa mĂšre endormi. IV Comme dans une lampe une flamme fidĂšle, Au fond du ParthĂ©non le marbre inhabitĂ© Garde de Phidias la mĂ©moire Ă©ternelle, Et la jeune VĂ©nus, fille de PraxitĂšle, Sourit encor, debout dans sa divinitĂ©, Aux siĂšcles impuissants qu'a vaincus sa beautĂ©. V Recevant d'ĂÂąge en ĂÂąge une nouvelle vie, Ainsi s'en vont Ă Dieu les gloires d'autrefois; Ainsi le vaste Ă©cho de la voix du gĂ©nie Devient du genre humain l'universelle voix ... Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie, Au fond d'une chapelle il nous reste une croix! VI Une croix! et l'oubli, la nuit et le silence! Ăâ°coutez! c'est le vent, c'est l'OcĂ©an immense; C'est un pĂÂȘcheur qui chante au bord du grand chemin. Et de tant de beautĂ©, de gloire et d'espĂ©rance, De tant d'accords si doux d'un instrument divin, Pas un faible soupir, pas un Ă©cho lointain! VII Une croix! et ton nom Ă©crit sur une pierre, Non pas mĂÂȘme le tien, mais celui d'un Ă©poux. VoilĂ ce qu'aprĂšs toi tu laisses sur la terre; Et ceux qui t'iront voir Ă ta maison derniĂšre, N'y trouvant pas ce nom qui fut aimĂ© de nous, Ne sauront pour prier oĂÂč poser les genoux. VIII O Ninette! oĂÂč sont-ils, belle muse adorĂ©e, Ces accents pleins d'amour, de charme et de terreur, Qui voltigeaient le soir sur ta lĂšvre inspirĂ©e, Comme un parfum lĂ©ger sur l'aubĂ©pine en fleur? OĂÂč vibre maintenant cette voix Ă©plorĂ©e, Cette harpe vivante attachĂ©e Ă ton coeur? IX N'Ă©tait-ce pas hier, fille joyeuse et folle, Que ta verve railleuse animait Corilla, Et que tu nous lançais avec la Rosina La roulade amoureuse et l'oeillade espagnole? Ces pleurs sur tes bras nus, quand tu chantais le Saule, N'Ă©tait-ce pas hier, pĂÂąle Desdemona? X N'Ă©tait-ce pas hier qu'Ă la fleur de ton ĂÂąge Tu traversais l'Europe, une lyre Ă la main; Dans la mer, en riant, te jetant Ă la nage, Chantant la tarentelle au ciel napolitain, Coeur d'ange et de lion, libre oiseau de passage, EspiĂšgle enfant ce soir, sainte artiste demain? XI N'Ă©tait-ce pas hier qu'enivrĂ©e et bĂ©nie, Tu traĂnais Ă ton char un peuple transportĂ©, Et que Londre et Madrid, la France et l'Italie, Apportaient Ă tes pieds cet or tant convoitĂ©, Cet or deux fois sacrĂ© qui payait ton gĂ©nie, Et qu'Ă tes pieds souvent laissa ta charitĂ©? XII Qu'as-tu fait pour mourir, ĂÂŽ noble crĂ©ature, Belle image de Dieu, qui donnais en chemin Au riche un peu de joie, au malheureux du pain; Ah! qui donc frappe ainsi dans la mĂšre nature, Et quel faucheur aveugle, affamĂ© de pĂÂąture, Sur les meilleurs de nous ose porter la main? XIII Ne suffit-il donc pas Ă l'ange des tĂ©nĂšbres Qu'Ă peine de ce temps il nous reste un grand nom? Que GĂ©ricault, Cuvier, Schiller, Goethe et Byron Soient endormis d'hier sous les dalles funĂšbres, Et que nous ayons vu tant d'autres morts cĂ©lĂšbres Dans l'abĂme entr'ouvert suivre NapolĂ©on? XIV Nous faut-il perdre encor nos tĂÂȘtes les plus chĂšres, Et venir en pleurant leur fermer les paupiĂšres, DĂšs qu'un rayon d'espoir a brillĂ© dans leurs yeux? Le ciel de ses Ă©lus devient-il envieux? Ou faut-il croire, hĂ©las! ce que disaient nos pĂšres, Que lorsqu'on meurt si jeune on est aimĂ© des dieux? XV Ah! combien, depuis peu, sont partis pleins de vie, Sous les cyprĂšs anciens que de saules nouveaux! La cendre de Robert Ă peine refroidie, Bellini tombe et meurt! - Une lente agonie TraĂne Carrel sanglant Ă l'Ă©ternel repos. Le seuil de notre siĂšcle est pavĂ© de tombeaux. XVI Que nous restera-t-il, si l'ombre insatiable, DĂšs que nous bĂÂątissons, vient tout ensevelir? Nous qui sentons dĂ©jĂ le sol si variable, Et, sur tant de dĂ©bris, marchons vers l'avenir, Si le vent, sous nos pas, balaye ainsi le sable, De quel deuil le Seigneur veut-il donc nous vĂÂȘtir? XVII HĂ©las! Marietta, tu nous restais encore. Lorsque, sur le sillon, l'oiseau chante Ă l'aurore, Le laboureur s'arrĂÂȘte, et, le front en sueur, Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur. Ainsi nous consolait ta voix fraĂche et sonore, Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur. XVIII Ce qu'il nous faut pleurer sur ta tombe hĂÂątive, Ce n'est pas l'art divin, ni ses savants secrets Quelque autre Ă©tudiera cet art que tu crĂ©ais; C'est ton ĂÂąme, Ninette, et ta grandeur naĂÂŻve, C'est cette voix du coeur qui seule au coeur arrive, Que nul autre, aprĂšs toi, ne nous rendra jamais. XIX Ah! tu vivrais encor sans cette ĂÂąme indomptable. Ce fut lĂ ton seul mal, et le secret fardeau Sous lequel ton beau corps plia comme un roseau. Il en soutint longtemps la lutte inexorable. C'est le Dieu tout-puissant, c'est la Muse implacable Qui dans ses bras en feu t'a portĂ©e au tombeau. XX Que ne l'Ă©touffais-tu, cette flamme brĂ»lante Que ton sein palpitant ne pouvait contenir? Tu vivrais, tu verrais te suivre et t'applaudir De ce public blasĂ© la foule indiffĂ©rente, Qui prodigue aujourd'hui sa faveur inconstante A des gens dont pas un, certes, n'en doit mourir. XXI Connaissais-tu si peu l'ingratitude humaine? Quel rĂÂȘve as-tu donc fait de te tuer pour eux! Quelques bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine, Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scĂšne, Lorsque tant d'histrions et d'artistes fameux, CouronnĂ©s mille fois, n'en ont pas dans les yeux? XXII Que ne dĂ©tournais-tu la tĂÂȘte pour sourire, Comme on en use ici quand on feint d'ĂÂȘtre Ă©mu? HĂ©las! on t'aimait tant, qu'on n'en aurait rien vu. Quand tu chantais le Saule, au lieu de ce dĂ©lire, Que ne t'occupais-tu de bien porter ta lyre? La Pasta fait ainsi que ne l'imitais-tu? XXIII Ne savais-tu donc pas, comĂ©dienne imprudente, Que ces cris insensĂ©s qui te sortaient du coeur De ta joue amaigrie augmentaient la pĂÂąleur? Ne savais-tu donc pas que, sur ta tempe ardente, Ta main de jour en jour se posait plus tremblante, Et que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur? XXIV Ne sentais-tu donc pas que ta belle jeunesse De tes yeux fatiguĂ©s s'Ă©coulait en ruisseaux Et de ton noble coeur s'exhalait en sanglots? Quand de ceux qui t'aimaient tu voyais la tristesse, Ne sentais-tu donc pas qu'une fatale ivresse Berçait ta vie errante Ă ses derniers rameaux? XXV Oui, oui, tu le savais, qu'au sortir du thĂ©ĂÂątre, Un soir dans ton linceul il faudrait te coucher. Lorsqu'on te rapportait plus froide que l'albĂÂątre, Lorsque le mĂ©decin, de ta veine bleuĂÂątre, Regardait goutte Ă goutte un sang noir s'Ă©pancher, Tu savais quelle main venait de te toucher. XXVI Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie, Rien n'est bon que d'aimer, n'est vrai que de souffrir. Chaque soir dans tes chants tu te sentais pĂÂąlir. Tu connaissais le monde, et la foule, et l'envie, Et, dans ce corps brisĂ© concentrant ton gĂ©nie. Tu regardais aussi la Malibran mourir. XXVII Meurs done! ta mort est douce et ta tĂÂąche est remplie. Ce que l'homme ici-bas appelle le gĂ©nie, C'est le besoin d'aimer; hors de lĂ tout est vain. Et, puisque tĂÂŽt ou tard l'amour humain s'oublie, Il est d'une grande ĂÂąme et d'un heureux destin D'expirer comme toi pour un amour divin! 10. L'ESPOIR EN DIEU Tant que mon pauvre coeur, encor plein de jeunesse, A ses illusions n'aura pas dit adieu, Je voudrais m'en tenir Ă l'antique sagesse, Qui du sobre Epicure a fait un demi-dieu. Je voudrais vivre, aimer, m'accoutumer aux hommes, Chercher un peu de joie et n'y pas trop compter, Faire ce qu'on a fait, ĂÂȘtre ce que nous sommes, Et regarder le ciel sans m'en inquiĂ©ter. Je ne puis; - malgrĂ© moi l'infini me tourmente. Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir; Et, quoi qu'on en ait dit, ma raison s'Ă©pouvante De ne pas le comprendre et pourtant de le voir. Qu'est-ce donc que ce monde, et qu'y venons-nous faire, Si, pour qu'on vive en paix, il faut voiler les cieux? Passer comme un troupeau les yeux fixĂ©s Ă terre, Et renier le reste, est-ce donc ĂÂȘtre heureux? Non, c'est cesser d'ĂÂȘtre homme et dĂ©grader son ĂÂąme. Dans la crĂ©ation le hasard m'a jetĂ©; Heureux ou malheureux, je suis nĂ© d'une femme, Et je ne puis m'enfuir hors de l'humanitĂ©. Que faire donc? " Jouis, dit la raison paĂÂŻenne; Jouis et meurs; les dieux ne songent qu'Ă dormir. - EspĂšre seulement, rĂ©pond la foi chrĂ©tienne; Le ciel veille sans cesse, et tu ne peux mourir. Ă» Entre ces deux chemins j'hĂ©site et je m'arrĂÂȘte. Je voudrais, Ă l'Ă©cart, suivre un plus doux sentier. Il n'en existe pas, dit une voix secrĂšte; En prĂ©sence du ciel, il faut croire ou nier. Je le pense. en effet; les ĂÂąmes tourmentĂ©es Dans l'un et l'autre excĂšs se jettent tour Ă tour, Mais les indiffĂ©rents ne sont que des athĂ©es; Ils ne dormiraient plus s'ils doutaient un seul jour. Je me rĂ©signe donc, et, puisque la matiĂšre Me laisse dans le coeur un dĂ©sir plein d'effroi, Mes genoux flĂ©chiront; je veux croire et j'espĂšre. Que vais-je devenir, et que veut-on de moi? Me voilĂ dans les mains d'un Dieu plus redoutable Que ne sont Ă la fois tous les maux d'ici-bas; Me voilĂ seul, errant, fragile et misĂ©rable, Sous les yeux d'un tĂ©moin qui ne me quitte pas. Il m'observe, il me suit. Si mon coeur bat trop vite, J'offense sa grandeur et sa divinitĂ©. Un gouffre est sous mes pas si je m'y prĂ©cipite, Pour expier une heure il faut l'Ă©ternitĂ©. Mon juge est un bourreau qui trompe sa victime. Pour moi, tout devient piĂšge et tout change de nom; L'amour est un pĂ©chĂ©, le bonheur est un crime, Et l'oeuvre des sept jours n'est que tentation. Je ne garde plus rien de la nature humaine, Il n'existe pour moi ni vertu ni remord. J'attends la rĂ©compense et j'Ă©vite la peine; Mon seul guide est la peur, et mon seul but la mort. On me dit cependant qu'une joie infinie Attend quelques Ă©lus. - OĂÂč sont-ils, ces heureux? Si vous m'avez trompĂ©, me rendrez-vous la vie? Si vous m'avez dit vrai, m'ouvrirez-vous les cieux? HĂ©las! ce beau pays dont parlaient vos prophĂštes, S'il existe lĂ -haut, ce doit ĂÂȘtre un dĂ©sert. Vous les voulez trop purs, les heureux que vous faites, Et quand leur joie arrive, ils en ont trop souffert. Je suis seulement homme, et ne veux pas moins ĂÂȘtre, Ni tenter davantage. - A quoi donc m'arrĂÂȘter? Puisque je ne puis croire aux promesses du prĂÂȘtre, Est-ce l'indiffĂ©rent que je vais consulter? Si mon coeur, fatiguĂ© du rĂÂȘve qui l'obsĂšde, A la rĂ©alitĂ© revient pour s'assouvir, Au fond des vains plaisirs que j'appelle Ă mon aide Je trouve un tel dĂ©goĂ»t, que je me sens mourir. Aux jours mĂÂȘme oĂÂč parfois la pensĂ©e est impie, OĂÂč l'on voudrait nier pour cesser de douter, Quand je possĂ©derais tout ce qu'en cette vie Dans ses vastes dĂ©sirs l'homme peut convoiter; Donnez-moi le pouvoir, la santĂ©, la richesse, L'amour mĂÂȘme, l'amour, le seul bien d'ici-bas! Que la blonde AstartĂ©, qu'idolĂÂątrait la GrĂšce, De ses Ăles d'azur sorte en m'ouvrant les bras; Quand je pourrais saisir dans le sein de la terre Les secrets Ă©lĂ©ments de sa fĂ©conditĂ©, Transformer Ă mon grĂ© la vivace matiĂšre, Et crĂ©er pour moi seul une unique beautĂ©; Quand Horace, LucrĂšce et le vieil Epicure, Assis Ă mes cĂÂŽtĂ©s, m'appelleraient heureux, Et quand ces grands amants de l'antique nature Me chanteraient la joie et le mĂ©pris des dieux, Je leur dirais Ă tous Ă Quoi que nous puissions faire, Je souffre, il est trop tard; le monde s'est fait vieux. Une immense espĂ©rance a traversĂ© la terre; MalgrĂ© nous vers le ciel il faut lever les yeux! Ă» Que me reste-t-il donc? Ma raison rĂ©voltĂ©e Essaye en vain de croire et mon coeur de douter. Le chrĂ©tien m'Ă©pouvante, et ce que dit l'athĂ©e, de mes sens, je ne puis l'Ă©couter. Les vrais religieux me trouveront impie, Et les indiffĂ©rents me croiront insensĂ©. A qui m'adresserai-je, et quelle voix amie Consolera ce coeur que le doute a blessĂ©? Il existe, dit-on, une philosophie Qui nous explique tout sans rĂ©vĂ©lation, Et qui peut nous guider Ă travers cette vie Entre l'indiffĂ©rence et la religion. J'y consens. - OĂÂč sont-ils, ces faiseurs de systĂšmes, Qui savent, sans la foi, trouver la vĂ©ritĂ©, Sophistes impuissants qui ne croient qu'en eux-mĂÂȘmes? Quels sont leurs arguments et leur autoritĂ©? L'un me montre ici-bas deux principes en guerre, Qui, vaincus tour Ă tour, sont tous deux immortels; L'autre dĂ©couvre au loin, dans le ciel solitaire, Un inutile Dieu qui ne veut pas d'autels. Je vois rĂÂȘver Platon et penser Aristote; J'Ă©coute, j'applaudis, et poursuis mon chemin. Sous les rois absolus je trouve un Dieu despote; On nous parle aujourd'hui d'un Dieu rĂ©publicain. Pythagore et Leibnitz transfigurent mon ĂÂȘtre. Descartes m'abandonne au sein des tourbillons. Montaigne s'examine, et ne peut se connaĂtre. Pascal fuit en tremblant ses propres visions. Pvrrhon me rend aveugle, et ZĂ©non insensible. Voltaire jette Ă bas tout ce qu'il voit debout. Spinosa, fatiguĂ© de tenter l'impossible, Cherchant en vain son Dieu, croit le trouver partout. Pour le sophiste anglais l'homme est une machine. Enfin sort des brouillards un rhĂ©teur allemand Qui, du philosophisme achevant la ruine, DĂ©clare le ciel vide, et conclut au nĂ©ant. VoilĂ donc les dĂ©bris de l'humaine science! Et, depuis cinq mille ans qu'on a toujours doutĂ©, AprĂšs tant de fatigue et de persĂ©vĂ©rance, C'est lĂ le dernier mot qui nous en est restĂ©! Ah! pauvres insensĂ©s, misĂ©rables cervelles, Qui de tant de façons avez tout expliquĂ©, .Pour aller jusqu'aux cieux il vous fallait des ailes; Vous aviez le dĂ©sir, la foi vous a manquĂ©. Je vous plains; votre orgueil part d'une ĂÂąme blessĂ©e. Vous sentiez les tourments dont mon coeur est rempli, Et vous la connaissiez, cette amĂšre pensĂ©e Qui fait frissonner l'homme en voyant l'infini. Eh bien, prions ensemble, - abjurons la misĂšre De vos calculs d'enfants, de tant de vains travaux. Maintenant que vos corps sont rĂ©duits en poussiĂšre, J'irai m'agenouiller pour vous sur vos tombeaux. Venez, rhĂ©teurs paĂÂŻens, maĂtres de la science, ChrĂ©tiens des temps passĂ©s et rĂÂȘveurs d'aujourd'hui; Croyez-moi, la priĂšre est un cri d'espĂ©rance! Pour que Dieu nous rĂ©ponde, adressons-nous Ă lui. Il est juste, il est bon; sans doute il vous pardonne. Tous vous avez souffert, le reste est oubliĂ©. Si le ciel est dĂ©sert, nous n'offensons personne; Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitiĂ©! Ăâ toi que nul n'a pu connaĂtre, Et n'a reniĂ© sans mentir, RĂ©ponds-moi, toi qui m'as fait naĂtre, Et demain me feras mourirl Puisque tu te laisses comprendre, Pourquoi fais-tu douter de toi? Quel triste plaisir peux-tu prendre A tenter notre bonne foi? DĂšs que l'homme lĂšve la tĂÂȘte, Il croit t'entrevoir dans les cieux; La crĂ©ation, sa conquĂÂȘte, N'est qu'un vaste temple Ă ses yeux. DĂšs qu'il redescend en lui-mĂÂȘme, Il t'y trouve; tu vis en lui. S'il souffre s'il pleure, s'il aime, C'est son bieu qui le veut ainsi De la plus noble intelligence La plus sublime ambition Est de prouver ton existence, Et de faire Ă©peler ton nom. De quelque façon qu'on t'appelle, Brahma, Jupiter ou JĂ©sus, VĂ©ritĂ©, justice Ă©ternelle, Vers toi tous les bras sont tendus. Le dernier des fils de la terre Te rend grĂÂąces du fond du coeur, DĂšs qu'il se mĂÂȘle Ă sa misĂšre Une apparence de bonheur. Le monde entier te glorifie L'oiseau te chante sur son nid; Et pour une goutte de pluie Des milliers d'ĂÂȘtres t'ont bĂ©ni. Tu n'as rien fait qu'on ne l'admire; Rien de toi n'est perdu pour nous; Tout prie, et tu ne peux sourire Que nous ne tombions Ă genoux. Pourquoi donc, ĂÂŽ MaĂtre suprĂÂȘme, As-tu créé le mal si grand, Que la raison, la vertu mĂÂȘme, ,S'Ă©pouvantent en le voyant? Lorsque tant de choses sur terre Proclament la DivinitĂ©, Et semblent attester d'un pĂšre L'amour, la force et la bontĂ©, Comment, sous la sainte lumiĂšre, Voit-on des actes si hideux, Qu'ils font expirer la priĂšre Sur les lĂšvres du malheureux? Pourquoi, dans ton oeuvre cĂ©leste, Tant d'Ă©lĂ©ments si peu d'accord? A quoi bon le crime et la peste? Ăâ Dieu juste! pourquoi la mort? Ta pitiĂ© dut ĂÂȘtre profonde Lorsqu'avec ses biens et ses maux, Cet admirable et pauvre monde Sortit en pleurant du chaos! Puisque tu voulais le soumettre Aux douleurs dont il est rempli, Tu n'aurais pas dĂ» lui permettre De t'entrevoir dans l'infini. Pourquoi laisser notre misĂšre RĂÂȘver et deviner un Dieu? Le doute a dĂ©solĂ© la terre; Nous en voyons trop ou trop peu. Si ta chĂ©tive crĂ©ature Est indigne de t'approcher, Il fallait laisser la nature T'envelopper et te cacher. Il te resterait ta puissance, Et nous en sentirions les coups; Mais le repos et l'ignorance Auraient rendu nos maux plus doux. Si la souffrance et la priĂšre N'atteignent pas ta majestĂ©, Garde ta grandeur solitaire, Ferme Ă jamais l'immensitĂ©. Mais si nos angoisses mortelles Jusqu'Ă toi peuvent parvenir; Si, dans les plaines Ă©ternelles, Parfois tu nous entends gĂ©mir, Brise cette voĂ»te profonde Qui couvre la crĂ©ation; SoulĂšve les voiles du monde, Et montre-toi, Dieu juste et bon! Tu n'apercevras sur la terre Qu'un ardent amour de la foi, Et l'humanitĂ© tout entiĂšre Se prosternera devant toi. Les larmes qui l'ont Ă©puisĂ©e Et qui ruissellent de ses yeux, Comme une lĂ©gĂšre rosĂ©e S'Ă©vanouiront dans les cieux. Tu n'entendras que tes louanges, Qu'un concert de joie et d'amour, Pareil Ă celui dont tes anges Remplissent l'Ă©ternel sĂ©jour; Et dans cet hosanna suprĂÂȘme, Tu verras, au bruit de nos chants, S'enfuir le doute et le blasphĂšme, Tandis que la Mort elle-mĂÂȘme Y joindra ses derniers accents. 11. A LA MI-CAREME I Le carnaval s'en va, les roses vont Ă©clore; Sur les flancs des coteaux dĂ©jĂ court le gazon. Cependant du plaisir la frileuse saison Sous ses grelots lĂ©gers rit et voltige encore, Tandis que, soulevant les voiles de l'aurore, Le Printemps inquiet paraĂt Ă l'horizon. II Du pauvre mois de mars il ne faut pas mĂ©dire, Bien que le laboureur le craigne justement L'univers y renaĂt; il est vrai que le vent, La pluie et le soleil s'y disputent l'empire. Qu'y faire? Au temps des fleurs, le monde est un enfant; C'est sa premiĂšre larme et son premier sourire. III C'est dans le mois de mars que tente de s'ouvrir L'anĂ©mone sauvage aux corolles tremblantes. Les femmes et les fleurs appellent le zĂ©phyr; Et du fond des boudoirs les belles indolentes, Balançant mollement leurs tailles nonchalantes, Sous les vieux marronniers commencent Ă venir. IV C'est alors que les bals, plus joyeux et plus rares, Prolongent plus longtemps leurs derniĂšres fanfares; A ce bruit qui nous quitte, on court avec ardeur; La valseuse se livre avec plus de langueur Les yeux sont plus hardis, les lĂšvres moins avares, La lassitude enivre, et l'amour vient au coeur. V S'il est vrai qu'ici-bas l'adieu de ce qu'on aime Soit un si doux chagrin qu'on en voudrait mourir, C'est dans le mois de mars, c'est Ă la mi-carĂÂȘme, Qu'au sortir d'un souper un enfant du plaisir Sur la valse et l'amour devrait faire un poĂšme, Et saluer gaiement ses dieux prĂÂȘts Ă partir. VI Mais qui saura chanter tes pas pleins d'harmonie, Et tes secrets divins, du vulgaire ignorĂ©s, Belle Nymphe allemande aux brodequins dorĂ©s? Ăâ Muse de la valse! ĂÂŽ fleur de poĂ©sie! OĂÂč sont, de notre temps, les buveurs d'ambroisie Dignes de s'Ă©tourdir dans tes bras adorĂ©s? VII Quand, sur le CithĂ©ron, la Bacchanale antique Des filles de Cadmus dĂ©nouait les cheveux, On laissait la beautĂ© danser devant les dieux; Et si quelque profane, au son de la musique, S'Ă©lançait dans les choeurs, la prĂÂȘtresse impudique De son thyrse de fer frappait l'audacieux. VIII Il n'en est pas ainsi dans nos fĂÂȘtes grossiĂšres; Les vierges aujourd'hui se montrent moins sĂ©vĂšres, Et se laissent toucher sans grĂÂące et sans fiertĂ©. Nous ouvrons Ă qui veut nos quadrilles vulgaires; Nous perdons le respect qu'on doit Ă la beautĂ©. Et nos plaisirs bruyants font fuir la voluptĂ©. IX Tant que rĂ©gna chez nous le menuet gothique, D'observer la mesure on se souvint encor. Nos pĂšres la gardaient aux jours de Thermidor, Lorsqu'au bruit des canons dansait la RĂ©publique, Lorsque la Tallien, soulevant sa tunique, Faisait, de ses pieds nus craquer les anneaux d'or. X Autres temps, autres moeurs; le rythme et la cadence Ont suivi les hasards et la commune loi. Pendant que l'univers, liguĂ© contre la France, S'Ă©puisait de fatigue Ă lui donner un roi, La valse d'un coup d'aile a dĂ©trĂÂŽnĂ© la danse. Si quelqu'un s'en est plaint, certes, ce n'est pas moi. XI Je voudrais seulement, puisqu'elle est notre hĂÂŽtesse, Qu'on sĂ»t mieux honorer cette jeune dĂ©esse. Je voudrais qu'Ă sa voix on pĂ»t rĂ©gler nos pas, Ne pas voir profaner une si douce ivresse, Froisser d'un si beau sein les contours dĂ©licats, Et le premier venu l'emporter dans ses bras. XII C'est notre barbarie et notre indiffĂ©rence Qu'il nous faut accuser; notre esprit inconstant Se prend de fantaisie et vit de changement; Mais le dĂ©sordre mĂÂȘme a besoin d'Ă©lĂ©gance; Et je voudrais du moins qu'une duchesse, en France, SĂ»t valser aussi bien qu'un bouvier allemand. 12. DUPONT ET DURAND DIALOGUE DURAND MĂÂąnes de mes aĂÂŻeux, quel embarras mortel! J'invoquerais un dieu, si je savais lequel. VoilĂ bientĂÂŽt trente ans que je suis sur la terre, Et j'en ai passĂ© dix Ă chercher un libraire. Pas un ĂÂȘtre vivant n'a lu mes manuscrits, Et seul dans l'univers je connais mes Ă©crits. DUPONT Par l'ombre de Brutus, quelle fĂÂącheuse affaire! Mon ventre est plein de cidre et de pommes de terre. J'en ai l'ĂÂąme engourdie, et, pour me rĂ©veiller, Personne Ă qui parler des oeuvres de Fourier! En quel temps vivons-nous? Quel dĂner dĂ©plorablel DURAND Que vois-je donc lĂ bas? Quel est ce pauvre diable Qui dans ses doigts transis souffle avec dĂ©sespoir, Et rĂÂŽde en grelottant sous un mince habit noir? J'ai vu chez Flicoteau ce piteux personnage. DUPONT Je ne me trompe pas. Ce morne et plat visage, Cet oeil sombre et penaud, ce front prĂ©occupĂ©, Sur ces longs cheveux gras ce grand chapeau rĂÂąpĂ©... C'est mon ami Durand, mon ancien camarade. DURAND Est-ce toi, cher Dupont? Mon fidĂšle Pylade, Aini de ma jeunesse, approche, embrassons-nous. Tu n'es donc pas encore Ă l'hĂÂŽpital des fous? J'ai cru que tes parents t'avaient mis Ă BicĂÂȘtre DUPONT Parle bas. J'ai sautĂ© ce soir par la fenĂÂȘtre, Et je cours en cachette Ă©crire un feuilleton. Mais toi, tu n'as donc pas ton lit Ă Charenton? L'on m'avait dit pourtant que ton rare gĂ©nie... DURAND Ah! Dupont, que le monde aime la calomnie! Quel ingrat animal que ce sot genre humain, Et que l'on a de peine Ă faire son chemin! DUPONT FrĂšre, Ă qui le dis-tu? Dans le siĂšcle oĂÂč nous sommes, Je n'ai que trop connu ce que valent les hommes. Le monde, chaque jour, devient plus entĂÂȘtĂ©, Et tombe plus avant dans l'imbĂ©cillitĂ©. DURAND Te souvient-il, Dupont, des jours de notre enfance, Lorsque, riches d'orgueil et pauvres de science, RossĂ©s par un sous-maĂtre et toujours paresseux, Dans la crasse et l'oubli nous dormions tous les deux? Que ces jours bienheureux sont chers Ă ma mĂ©moire! DUPONT Paresseux! tu l'as dit. Nous l'Ă©tions avec gloire; Ignorants, Dieu le sait! Ce que j'ai fait depuis A montrĂ© clairement si j'avais rien appris. Mais quelle douce odeur avait le rĂ©fectoire! Ah! dans ce temps du moins je pus manger et boire! CourbĂ© sur mon. pupitre, en secret je lisais Des bouquins de rebut achetĂ©s au rabais. Barnave et Desmoulins m'ont valu des fĂ©rules; De l'aimable Saint-Just les touchants opuscules Reposaient sur mon coeur, et je tendais la main Avec la dignitĂ© d'un sĂ©nateur romain. Tu partageas mon sort, tu manquas tes Ă©tudes. DURAND Il est vrai, le gĂ©nie a ses vicissitudes. Mon crĂÂąne ossianique, aux lauriers destinĂ©, Du bonnet d'ĂÂąne alors fut parfois couronnĂ©. Mais l'on voyait dĂ©jĂ ce dont j'Ă©tais capable. J'avais d'Ă©crivailler une rage incurable; Honni de nos pareils, moulu de coups de poing, Je rimais Ă l'Ă©cart, accroupi dans un coin. DĂšs l'ĂÂąge de quinze ans, sachant Ă peine lire, Je dĂ©vorais Schiller, Dante, Goethe, Shakspeare; Le front me dĂ©mangeait en lisant leurs Ă©crits. Quant Ă ces polissons qu'on admirait jadis, Tacite, CicĂ©ron, Virgile, Horace, HomĂšre, Nous savons, Dieu merci! quel cas on en peut faire. Dans les secrets de l'art prompte Ă m'initier, Ma muse, en bĂ©gayant, tentait de plagier; J'adorais tour Ă tour l'Angleterre et l'Espagne, L'Italie, et surtout l'emphatique Allemagne. Que n'eussĂ©-je pas fait pour savoir le patois Que le savetier Sachs mit en gloire autrefois ! J'aurais certainement produit un grand ouvrage. Mais, forcĂ© de parler notre ignoble langage, J'ai du moins fait serment, tant que j'existerais, De ne jamais Ă©crire un livre en bon français, Tu me connais, tu sais si j'ai tenu parole. DUPONT Quand arrive l'hiver, l'hirondelle s'envole; Ainsi s'est envolĂ© le trop rapide temps OĂÂč notre ventre Ă jeun put compter sur nos dents Quels beaux croĂ»tons de pain coupait la mĂ©nagĂšre! DURAND N'en parlons plus; ce monde est un lieu de misĂšre. Sois franc, je t'en conjure, et dis-moi ton destin. Que fis-tu tout d'abord loin du Quartier latin? DUPONT Quand? DURAND Lorsqu'Ă dix-neuf ans tu sortis du collĂšge. DUPONT Ce que je fis? DURAND Oui, parle. DUPONT Eh! mon ami, qu'en sais-je? J'ai fait ce que l'oiseau fait en quittant son nid, Ce que put le hasard et ce que Dieu permit. DURAND Mais encor? DUPONT Rien du tout. J'ai flĂÂąnĂ© dans les rues; J'ai marchĂ© devant moi, libre, bayant aux grues; Mal nourri, peu vĂÂȘtu, couchant dans un grenier, Dont je dĂ©mĂ©nageais dĂšs qu'il fallait payer, De taudis en taudis, colportant ma misĂšre, Ruminant de Fourier le rĂÂȘve humanitaire, Empruntant çà et lĂ le plus que je pouvais, DĂ©pensant un Ă©cu sitĂÂŽt que je l'avais, DĂ©layant de grands mots en phrases insipides, Sans chemise et sans bas, et les poches si vides, Qu'il n'est que mon esprit au monde d'aussi creux; Tel je vĂ©cus, rĂÂąpĂ©, sycophante, envieux. DURAND Je le sais; quelquefois, de peur que tu ne meures, Lorsque ton estomac criait Ă Il est six heures! Ă» J'ai dans ta triste main glissĂ©, non sans regret, Cinq francs que tu courais perdre chez BĂ©nazet. Mais que fis-tu plus tard? car tu n'as pas, je pense, MenĂ© jusqu'aujourd'hui cette affreuse existence? DUPONT Toujours! J'atteste ici Brutus et Spinosa Que je n'ai jamais eu que l'habit que voilĂ ! Et comment en changer? A qui rend-on justice? On ne voit qu'intĂ©rĂÂȘt, convoitise, avarice. J'avais fait un projet... je te le dis tout bas... Un projet! Mais au moins tu n'en parleras pas... C'est plus beau que Lycurgue, et rien d'aussi sublime N'aura jamais paru si Ladvocat m'imprime. L'univers, mon ami, sera bouleversĂ©, On ne verra plus rien qui ressemble au passĂ©; Les riches seront gueux et les nobles infĂÂąmes; Nos maux seront des biens, les, hommes seront femmes, Et les femmes seront... tout ce qu'elles voudront. Les plus vieux ennemis se rĂ©concilieront, Le Russe avec le Turc, l'Anglais avec la France, La foi religieuse avec l'indiffĂ©rence, Et, le drame moderne avec le sens commun. De rois, de dĂ©putĂ©s, de ministres, pas un. De magistrats, nĂ©ant; de lois, pas davantage. J'abolis la famille et romps le mariage; VoilĂ . Quant aux enfants, en feront qui pourront. Ceux qui voudront trouver leurs pĂšres chercheront. Du reste, on ne verra, mon cher, dans les campagnes, Ni forĂÂȘts, ni clochers, ni vallons, ni montagnes Chansons que tout cela! Nous les supprimerons, Nous les dĂ©molirons, comblerons, brĂ»lerons. Ce ne seront partout que houilles et bitumes, Trottoirs, masures, champs plantĂ©s de bons lĂ©gumes, Carottes, fĂšves, pois, et qui veut peut jeĂ»ner, Mais nul n'aura du moins le droit de bien dĂner. Sur deux rayons de fer un chemin magnifique De Paris Ă PĂ©kin ceindra ma rĂ©publique. LĂ , cent peuples divers, confondant leur jargon, Feront une Babel d'un colossal wagon. LĂ , de sa roue en feu le coche humanitaire Usera jusqu'aux os les muscles de la terre. Du haut de ce vaisseau les hommes stupĂ©faits Ne verront qu'une mer de choux et de navets. Le monde sera propre et net comme une Ă©cuelle; L'humanitairerie en fera sa gamelle, Et le globe rasĂ©, sans barbe ni cheveux, Comme un grand potiron roulera dans les cieux. Quel projet, mon ami! quelle chose admirable! A d'aussi vastes plans rien est-il comparable? Je les avais Ă©crits dans mes moments perdus. Croirais-tu bien, Durand, qu'on ne les a pas lus? Que veux-tu! notre siĂšcle est sans yeux, sans oreilles. Offrez-lui des trĂ©sors, montrez-lui des merveilles Pour aller Ă la Bourse, il vous tourne le dos. Ceux-lĂ nous font des lois, et ceux-ci des canaux; On aime le plaisir, l'argent, la bonne chĂšre; On voit des fainĂ©ants qui labourent la terre; L'homme de notre temps ne veut pas s'Ă©clairer, Et j'ai perdu l'espoir de le rĂ©gĂ©nĂ©rer. Mais toi, quel fut ton sort? A ton tour sois sincĂšre. DURAND Je fus d'abord garçon chez un vĂ©tĂ©rinaire. On me donnait par mois dix-huit livres dix sous; Mais il me dĂ©plaisait de me mettre Ă genoux Pour graisser le sabot d'une bĂÂȘte malade, Dont je fus maintes fois payĂ© d'une ruade. FatiguĂ© du mĂ©tier, je rompis mon licou, Et, confiant en Dieu, j'allai sans savoir oĂÂč. Je m'arrĂÂȘtai d'abord chez un marchand d'estampes Qui pour certains romans faisait des culs-de-lampes. J'en fis pendant deux ans; dans de mĂ©chants Ă©crits Je glissais Ă tĂÂątons de plus mĂ©chants croquis. Ce travail ignorĂ© me servit par la suite; Car je rendis ainsi mon esprit parasite, L'accoutumant au vol, le greffant sur autrui. Je me lassai pourtant du rĂÂŽle d'apprenti. J'allai dĂner un jour chez le pĂšre la Tuile; J'y rencontrai Dubois, vaudevilliste habile, Grand buveur, comme on sait, grand chanteur de couplets, Dont la gaĂtĂ© vineuse emplit les cabarets. Il m'apprit l'orthographe et corrigea mon style. Nous fĂmes Ă nous deux le quart d'un vaudeville, Aux thĂ©ĂÂątres forains lequel fut prĂ©sentĂ©, Et refusĂ© partout Ă l'unanimitĂ©. Cet Ă©chec me fut dur, et je sentis ma bile Monter en bouillonnant Ă mon cerveau stĂ©rile. Je rĂ©solus d'Ă©crire, en rentrant au logis, Un ouvrage quelconque et d'Ă©tonner Paris. De la soif de rimer ma cervelle obsĂ©dĂ©e Pour la premiĂšre fois eut un semblant d'idĂ©e. Je tirai mon verrou, j'eus soin de m'entourer De tous les Ă©crivains qui pouvaient m'inspirer. Soixante in-octavos inondĂšrent ma table. J'accouchai lentement d'un poĂšme effroyable. La lune et le soleil se battaient dans mes vers, VĂ©nus avec le Christ y dansait aux enfers. Vois combien ma pensĂ©e Ă©tait philosophique De tout ce qu'on a fait, faire un chef-d'oeuvre unique, Tel fut mon but Brahma, Jupiter, Mahomet, Platon, Job, Marmontel, NĂ©ron et Bossuet, Tout s'y trouvait; mon ceuvre est l'immensitĂ© mĂÂȘme. Mais le point capital de ce divin poĂšme, C'est un choeur de lĂ©zards chantant au bord de l'eau. Racine n'est qu'un drĂÂŽle auprĂšs d'un tel morceau. On ne m'a pas compris; mon livre symbolique, Poudreux, mais vierge encor, n'est plus qu'une relique. DĂ©solant rĂ©sultat! triste virginitĂ©! Mais vers d'autres destins je me vis emportĂ©. Le ciel me conduisit chez un vieux journaliste, Charlatan ruinĂ©, jadis sĂ©minariste, Qui, dix fois dans sa vie Ă bon marchĂ© vendu, Sur les honnĂÂȘtes gens crachait pour un Ă©cu. De ce digne vieillard j'endossai la livrĂ©e. Le fiel suintait dĂ©jĂ de ma plume altĂ©rĂ©e; Je me sentais renaĂtre et mordis au mĂ©tier. Ah! Dupont, qu'il est doux de tout dĂ©prĂ©cier! Pour un esprit mort-nĂ©, convaincu d'impuissance, Qu'il est doux d'ĂÂȘtre un sot et d'en tirer vengeance! A quelque vrai succĂšs lorsqu'on vient d'assister, Qu'il est doux de rentrer et de se dĂ©botter, Et de dĂ©pecer l'homme, et de salir sa gloire, Et de pouvoir sur lui vider une Ă©critoire, Et d'avoir quelque part un journal inconnu OĂÂč l'on puisse Ă plaisir nier ce qu'on a vu! Le mensonge anonyme est le bonheur suprĂÂȘme. Ecrivains, dĂ©putĂ©s, ministres, rois, Dieu mĂÂȘme, J'ai tout calomniĂ© pour apaiser ma faim. Malheureux avec moi qui jouait au plus fin! Courait-il dans Paris une histoire secrĂšte? Vite je l'imprimais le soir dans ma gazette, Et rien ne m'Ă©chappait. De la rue au salon, Les graviers, en marchant, me restaient au talon. De ce temps scandaleux j'ai su tous les scandales, Et les ai racontĂ©s. Ni plaintes ni cabales Ne m'eussent fait flĂ©chir, sois-en bien convaincu... Mais tu rĂÂȘves, Dupont; Ă quoi donc penses-tu? DUPONT Ah! Durand! du moins si j'avais un coeur de femme Qui sĂ»t par quelque amour consoler ma grande ĂÂąme! Mais non; j'Ă©tale en vain mes grĂÂąces dans Paris. Il en est de ma peau comme de tes Ă©crits; Je l'offre Ă tout venant et personne n'y touche. Sur mon grabat dĂ©sert en grondant je me couche, Et j'attends; - rien ne vient. C'est de quoi se noyer! DURAND Ne fais-tu rien le soir pour te dĂ©sennuyer? DUPONT Je joue aux dominos quelquefois chez Procope. DURAND Ma foi! c'est un beau jeu. L'esprit s'y dĂ©veloppe; Et ce n'est pas un homme Ă faire un quiproquo, Celui qui juste Ă point sait faire domino. Entrons dans un cafĂ©. C'est aujourd'hui dimanche. DUPONT Si tu veux me tenir quinze sous sans revanche, J'y consens. DURAND Un instant! commençons par jouer La consommation d'abord pour essayer. Je vais boire Ă tes frais, pour sĂ»r, un petit verre. DUPONT Les liqueurs me font mal. je n'aime que la biĂšre. Qu'as-tu sur toi? DURAND Trois sous. DUPONT Entrons au cabaret. DURAND AprĂšs vous. DUPONT AprĂšs vous. DURAND AprĂšs vous, s'il vous plaĂt. 13. AU ROI APRES L'ATTENTAT DE MEUNIER Prince, les assassins consacrent ta puissance. Ils forcent bieu lui-mĂÂȘme Ă nous montrer sa main. Par droit d'Ă©lection tu rĂ©gnais sur la France; La balle et le poignard te font un droit divin. De ceux dont le hasard couronna la naissance, Nous en savons plusieurs qui sont sacrĂ©s en vain. Toi, tu l'es par le peuple et par la Providence; Souris au parricide et poursuis ton chemin. Mais sois prudent, Philippe, et songe Ă la patrie, Ta pensĂ©e est son bien, ton corps son bouclier; Sur toi, comme sur elle, il est temps de veĂÂŻller. Ferme un immense abĂme et conserve ta vie. DĂ©fendons-nous ensemble, et laissons-nous le temps De vieillir, toi pour nous, et nous pour tes enfants. 14. SUR LA NAISSANCE DU COMTE DE PARIS De tant de jours de deuil, de crainte et d'espĂ©rance, De tant d'efforts perdus, de tant de maux soufferts, En es-tu lasse enfin, pauvre terre de France, Et de tes vieux enfants l'Ă©ternelle inconstance Laissera-telle un jour le calme Ă l'univers? Comprends-tu tes destins et sais-tu ton histoire? Depuis un demi-siĂšcle as-tu comptĂ© tes pas? Est-ce assez de grandeur, de misĂšre et de gloire, Et, sinon par pitiĂ©, pour ta propre mĂ©moire, Par fatigue du moins t'arrĂÂȘteras-tu pas? Ne te souvient-il plus de ces temps d'Ă©pouvante OĂÂč de quatre-vingt-neuf rĂ©sonna le tocsin? N'Ă©tait-ce pas hier, et la source sanglante OĂÂč Paris baptisa sa libertĂ© naissante, La sens-tu pas encor qui coule de ton sein? A-t-il rassasiĂ© ta fiertĂ© vagabonde, A-t-il pour les combats assouvi ton penchant, Cet homme audacieux qui traversa le monde, Pareil au laboureur qui traverse son champ, ArmĂ© du soc de fer qui dĂ©chire et fĂ©conde? S'il te fallait alors des spectacles guerriers, Est-ce assez d'avoir vu l'Europe dĂ©vastĂ©e, De Memphis Ă Moscou la terre disputĂ©e, Et l'Ă©tranger deux fois assis Ă nos foyers, Secouant de ses pieds la neige ensanglantĂ©e? S'il te faut aujourd'hui des Ă©lĂ©ments nouveaux, En est-ce assez pour toi d'avoir mis en lambeaux Tout ce qui porte un nom, gloire, philosophie, Religion, amour, libertĂ©, tyrannie, D'avoir fouillĂ© partout, jusque dans les tombeaux? En est-ce assez pour toi des vaines thĂ©ories, Sophismes monstrueux dont on nous a bercĂ©s, Spectres rĂ©publicains sortis des temps passĂ©s, Abus de tous les droits, honteuses rĂÂȘveries D'assassins en dĂ©lire ou d'enfants insensĂ©s? En est-ce assez pour toi d'avoir, en cinquante ans, Vu tomber Robespierre et passer Bonaparte, Charles dix pour l'exil partir en cheveux blancs, D'avoir imitĂ© Londre, AthĂšnes, Roine et Sparte; Et d'ĂÂȘtre enfin Français n'est-il pas bientĂÂŽt temps? Si ce n'est pas assez, prends ton glaive et ta lance. RĂ©veille tes soldats, dresse tes Ă©chafauds; En guerre! et que demain le siĂšcle recommence, Afin qu'un jour du moins le meurtre et la licence Repue de notre sang, nous laissent le repos! Mais, si Dieu n'a pas fait la souffrance inutile, Si des maux d'ici-bas quelque bien peut venir, Si l'orage apaisĂ© rend le ciel plus tranquille, S'il est vrai qu'en tombant sur un terrain fertile Les larmes du passĂ© fĂ©condent l'avenir; Sache donc profiter de ton expĂ©rience, Toi qu'une jeune reine, en ses touchants adieux, Appelait autrefois plaisant pays de France! Connais-toi donc toi-mĂÂȘme, ose donc ĂÂȘtre heureux, Ose donc franchement bĂ©nir la Providence! Laisse dire Ă qui veut que ton grand coeur s'abat, Que la paix t'affaiblit, que tes forces s'Ă©puisent Ceux qui le croient le moins sont ceux qui te le disent. Ils te savent debout, ferme, et prĂÂȘte au combat; Et, ne pouvant briser ta force, ils la divisent. Laisse-les s'agiter, ces gens Ă passion, De nos vieux harangueurs modernes parodies; Laisse-les Ă©taler leurs froides comĂ©dies, Et, les deux bras croisĂ©s, te prĂÂȘcher l'action. Leur seule vĂ©ritĂ©, c'est leur ambition. Que t'importent des mots, des phrases ajustĂ©es? As-tu vendu ton blĂ©, ton bĂ©tail et ton vin? Es-tu libre? Les lois sont-elles respectĂ©es? Crains-tu de voir ton champ pillĂ© par le voisin? Le maĂtre a-t-il son toit, et l'ouvrier son pain? Si nous avons cela, le reste est peu de chose. Il en faut plus pourtant; Ă travers nos remparts, De l'univers jaloux pĂ©nĂštrent les regards. Paris remplit le monde, et, lorsqu'il se repose, Pour que sa gloire veille, il a besoin des arts. OĂÂč les vit-on fleurir mieux qu'au siĂšcle oĂÂč nous sommes? Quand vit-on au travail plus de mains s'exercer? Quand fĂ»mes-nous jamais plus libres de penser? On veut nier en vain les choses et les hommes Nous aurons Ă nos fils une page Ă laisser. Le bruit de nos canons retentit aujourd'hui; Que l'EuropĂ© l'Ă©coute, elle doit le connaĂtre! France, au milieu de nous un enfant vient de naĂtre, Et, si ma faible voix se fait entendre ici, C'est devant son berceau que je te parle ainsi. Son courageux aĂÂŻeul est ce roi populaire Qu'on voit depuis huit ans, sans crainte et sans colĂšre, En pilote hardi nous montrer le chemin. Son pĂšre est prĂšs du trĂÂŽne, une Ă©pĂ©e Ă la main; Tous les infortunĂ©s savent quelle est sa mĂšre. Ce n'est qu'un fils de plus que le ciel t'a donnĂ©, France, ouvre-lui tes bras sans peur, sans flatterie; SoulĂšve doucement ta mamelle meurtrie, Et verse en souriant, vieille mĂšre patrie, Une goutte de lait Ă l'enfant nouveau-nĂ©. 29 aoĂ»t 1838. 15. IDYLLE A quoi passer la nuit quand on soupe en carĂÂȘme? Ainsi, le verre en main, raisonnaient deux amis. Quels entretiens choisir, honnĂÂȘtes et permis, Mais gais, tels qu'un vieux vin les conseille et les aime? RODOLPHE Parlons de nos amours; la joie et la beautĂ© Sont mes dieux les plus chers, aprĂšs la libertĂ©. Ebauchons, en trinquant, une joyeuse idylle. Par les bois et les prĂ©s, les bergers de Virgile FĂÂȘtaient la poĂ©sie Ă toute heure, en tout lieu; Ainsi chante au soleil la cigale dorĂ©e. D'une voix plus modeste, au hasard inspirĂ©e, Nous, comme le grillon, chantons au coin du feu. ALBERT Faisons ce qui te plaĂt. Parfois, en cette vie, Une chanson nous berce et nous aide Ă souffrir, Et, si nous offensons l'antique poĂ©sie, Son ombre mĂÂȘme est douce Ă qui la sait chĂ©rir. RODOLPHE Rosalie est le nom de la brune fillette Dont l'inconstant hasard m'a fait maĂtre et seigneur. Son nom fait mon dĂ©lice, et, quand je le rĂ©pĂšte, Je le sens, chaque fois, mieux gravĂ© dans mon coeur. ALBERT Je ne puis sur ce ton parler de mon amie. Bien que son nom aussi soit doux Ă prononcer, Je ne saurais sans honte Ă tel point l'offenser, Et dire, en un seul mot, le secret de ma vie. RODOLPHE Que la fortune abonde en caprices charmants! DĂšs nos premiers regards nous devĂnmes amants. C'Ă©tait un mardi gras dans une mascarade; Nous soupions; - la Folie agita ses grelots, Et notre amour naissant sortit d'une rasade, Comme autrefois VĂ©nus de l'Ă©cume des flots. ALBERT Quels mystĂšres profonds dans l'humaine misĂšre! Quand, sous les marronniers, Ă cĂÂŽtĂ© de sa mĂšre, Je la vis, Ă pas lents, entrer si doucement Son front Ă©tait si pur, son regard si tranquille!, Le ciel m'en est tĂ©moin, dĂšs le premier moment, Je compris que l'aimer Ă©tait peine inutile; Et cependant mon coeur prit un amer plaisir A sentir qu'il aimait et qu'il allait souffrir! RODOLPHE Depuis qu'Ă mon chevet rit cette tĂÂȘte folle, Elle en chasse Ă la fois le sommeil et l'ennui; Au bruit de nos baisers le temps joyeux s'envole, Et notre lit de fleurs n'a pas encore un pli. ALBERT Depuis que dans ses yeux ma peine a pris naissance, Nul ne sait le tourment dont je suis dĂ©chirĂ©. Elle-mĂÂȘme l'ignore, - et ma seule espĂ©rance Est qu'elle le devine un jour, quand j'en mourrai. RODOLPHE Quand mon enchanteresse entr'ouvre sa paupiĂšre, Sombre comme la nuit, pur comme la lumiĂšre, Sur l'Ă©mail de ses yeux brille un noir diamant. ALBERT Comme sur une fleur une goutte de pluie, Comme une pĂÂąle Ă©toile au fond du firmament, Ainsi brille en tremblant le regard de ma mie. RODOLPHE Son front n'est pas plus grand que celui de VĂ©nus. Par un noeud de ruban deux bandeaux retenus L'entourent mollement d'une fraĂche aurĂ©ole; Et, lorsqu'au pied du lit tombent ses longs cheveux, On croirait voir, le soir, sur ses flancs amoureux, Se dĂ©rouler gaiement la mantille espagnole. ALBERT Ce bonheur Ă mes yeux n'a pas Ă©tĂ© donnĂ© De voir jamais ainsi la tĂÂȘte bien-aimĂ©e. Le chaste sanctuaire oĂÂč siĂšge sa pensĂ©e D'un diadĂšme d'or est toujours couronnĂ©. RODOLPHE Voyez-la, le matin, qui gazouille et sautille; Son coeur est un oiseau, - sa bouche est une fleur. C'est lĂ qu'il faut saisir cette indolente fille, Et, sur la pourpre vive oĂÂč le rire pĂ©tille, De son souffle enivrant respirer la fraĂcheur. ALBERT Une fois seulement, j'Ă©tais le soir prĂšs d'elle; Le sommeil lui venait et la rendait plus belle; Elle pencha vers moi son front plein de langueur, Et, comme on voit s'ouvrir une rose endormie, Dans un faible soupir, des lĂšvres de ma mie, Je sentis s'exhaler le parfum de son coeur. RODOLPHE Je voudrais voir qu'un jour ma belle dĂ©gourdie, Au cabaret voisin de champagne Ă©tourdie, S'en vĂnt, en jupon court, se glisser dans tes bras. Qu'adviendrait-il alors de ta mĂ©lancolie? Car enfin toute chose est possible ici-bas. ALBERT Si le profond regard de ma chĂšre maĂtresse Un instant par hasard s'arrĂÂȘtait sur le tien, Qu'adviendrait-il alors de cette folle ivresse? Aimer est quelque chose, et le reste n'est rien. RODOLPHE Non, l'amour qui se tait n'est qu'une rĂÂȘverie. Le silence est la mort, et l'amour est la vie; Et c'est un vieux mensonge Ă plaisir inventĂ©, Que de croire au bonheur hors de la voluptĂ©! Je ne puis partager ni plaindre ta souffrance. Le hasard est lĂ -haut pour les audacieux; Et celui dont la crainte a tuĂ© l'espĂ©rance MĂ©rite son malheur et fait injure aux dieux. ALBERT Non, quand leur ĂÂąme immense entra dans la nature, Les dieux n'ont pas tout dit Ă la matiĂšre impure Qui reçut dans ses flancs leur forme et leur beautĂ©. C'est une vision que la rĂ©alitĂ©. Non, des flacons brisĂ©s, quelques vaines paroles Qu'on prononce au hasard et qu'on croit Ă©changer, Entre deux froids baisers quelques rires frivoles, Et d'un ĂÂȘtre inconnu le contact passager, Non, ce n'est pas l'amour, ce n'est pas mĂÂȘme un rĂÂȘve, Et la satiĂ©tĂ©, qui succĂšde au dĂ©sir, AmĂšne un tel dĂ©goĂ»t quand le coeur se soulĂšve, Que je ne sais, au fond, si c'est peine ou plaisir. RODOLPHE Est-ce peine ou plaisir, une alcĂÂŽve bien close, Et le punch allumĂ©, quand il fait mauvais temps? Est-ce peine ou plaisir, l'incarnat de la rose, La blancheur de l'albĂÂątre et l'odeur du printemps? Quand la rĂ©alitĂ© ne serait qu'une image, Et le contour lĂ©ger des choses d'ici-bas, Me prĂ©serve le ciel d'en savoir davantage! Le masque est si charmant, que j'ai peur du visage, Et mĂÂȘme en carnaval je n'y toucherais pas. ALBERT Une larme en dit plus que tu n'en pourrais dire. RODOLPHE Une larme a son prix, c'est la soeur d'un sourire. Avec deux yeux bavards parfois, j'aime Ă jaser; Mais le seul vrai langage au monde est un baiser. ALBERT Ainsi donc, Ă ton grĂ© dĂ©pense ta paresse. Ăâ mon pauvre secret! que nos chagrins sont doux! RODOLPHE Ainsi donc, Ă ton grĂ© promĂšne ta tristesse. Ăâ mes pauvres soupers! comme on mĂ©dit de vous! ALBERT Prends garde seulement que ta belle Ă©tourdie Dans quelque honnĂÂȘte ennui ne perde sa gaietĂ©. RODOLPHE Prends garde seulement que ta rose endormie Ne trouve un papillon quelque beau soir d'Ă©tĂ©. ALBERT Des premiers feux du jour j'aperçois la lumiĂšre. RODOLPHE Laissons notre dispute, et vidons notre verre. Nous aimons, c'est assez, chacun a sa façon. J'en ai connu plus d'une, et j'en sais la chanson. Le droit est au plus fort en amour comme en guerre, Et la femme qu'on aime aura toujours raison. 16. SILVIA A MADAME Il est donc vrai, vous vous plaignez aussi, Vous dont l'oeil noir, gai comme un jour de fĂÂȘte, Du monde entier pourrait chasser l'ennui. Combien donc pesait le souci Qui vous a fait baisser la tĂÂȘte? C'est, j'imagine, un aussi lourd fardeau Que le roitelet de la fable; Ce grand chagrin qui vous accable Me fait souvenir du roseau. Je suis bien loin d'ĂÂȘtre le chĂÂȘne, Mais, dites-moi, vous qu'en un autre temps Quand nos aĂÂŻeux vivaient en bons enfants J'aurais nommĂ©e Iris, ou Philis, ou ClimĂšne, Vous qui, dans ce siĂšcle bourgeois, Osez encor me permettre parfois De vous appeler ma marraine, Est-ce bien vous qui m'Ă©crivez ainsi, Et songiez-vous qu'il faut qu'on vous rĂ©ponde? Savez-vous que, dans votre ennui, Sans y penser, madame et chĂšre blonde, Vous me grondez comme un ami? Paresse et manque de courage, Dites-vous; s'il en est ainsi, Je vais me remettre Ă l'ouvrage. HĂ©las! l'oiseau revient au nid, Et quelquefois mĂÂȘme Ă la cage. Sur mes lauriers on me croit endormi; C'est trop d'honneur pour un instant d'oubli, Et dans mon lit les lauriers n'ont que faire; Ce ne serait pas mon affaire. Je sommeillais seulement Ă demi, A cĂÂŽtĂ© d'un brin de verveine Dont le parfum vivait Ă peine, Et qu'en rĂÂȘvant j'avais cueilli. Je l'avouerai, ce coupable silence, Ce long repos, si maltraitĂ© de vous, Paresse, amour, folie ou nonchalance, Tout ce temps perdu me fut doux. Je dirai plus, il me fut profitable; Et, si jamais mon inconstant esprit Sait revĂÂȘtir de quelque fable Ce que la vĂ©ritĂ© m'apprit, Je vous paraĂtrai moins coupable. Le silence est un conseiller Qui dĂ©voile plus d'un mystĂšre; Et qui veut un jour bien parler Doit d'abord apprendre Ă se taire. Et, quand on se tairait toujours, Du moment qu'on vit et qu'on aime, Qu'importe le reste? et vous-mĂÂȘme, Quand avez-vous comptĂ© les jours? Et puisqu'il faut que tout s'Ă©vanouisse, N'est-ce donc pas une folle avarice, De conserver comme un trĂ©sor Ce qu'un coup de vent nous enlĂšve? Le meilleur de ma vie a passĂ© comme un rĂÂȘve Si lĂ©ger, qu'il m'est cher encor. Mais revenons Ă vous, ma charmante marraine. Vous croyez donc vous ennuyer? Et l'hiver qui s'en vient, rallumant le foyer, A fait rĂÂȘver la chĂÂątelaine. Un roman, dites-vous, pourrait vous Ă©gayer; Triste chose Ă vous envoyer! Que ne demandez-vous un conte Ă La Fontaine? C'est avec celui-lĂ qu'il est bon de veiller; Ouvrez-le sur votre oreiller, Vous verrez se lever l'aurore. MoliĂšre l'a prĂ©dit, et j'en suis convaincu, Bien des choses auront vĂ©cu Quand nos enfants liront encore Ce que le bonhomme a contĂ©, Fleur de sagesse et de gaietĂ©. Mais quoi! la mode vient, et tue un vieil usage. On n'en veut plus, du sobre et franc langage Dont il enseignait la douceur, Le seul français, et qui vienne du coeur; Car, n'en dĂ©plaise Ă l'Italie, La Fontaine, sachez-le bien, En prenant tout n'imita rien; Il est sorti du sol de la patrie, Le vert laurier qui couvre son tombeau; Comme l'antique, il est nouveau. Ma protectrice bien-aimĂ©e, Quand votre lettre parfumĂ©e Est arrivĂ©e Ă votre. enfant gĂÂątĂ©, Je venais de causer en toute libertĂ© Avec le grand ami Shakspeare. Du sujet cependant Boccace Ă©tait l'auteur; Car il fĂ©conde tout, ce charmant inventeur; MĂÂȘme aprĂšs l'autre, il fallait le relire. J'Ă©tais donc seul, ses Nouvelles en main, Et de la nuit la lueur azurĂ©e, Se jouant avec le matin, Etincelait sur la tranche dorĂ©e Du petit livre florentin; Et je songeais, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, Combien c'est vrai que les Muses sont soeurs; Qu'il eut raison, ce pinceau plein de grĂÂące, Qui nous les montre au sommet du Parnasse, Comme une guirlande de fleurs! La Fontaine a ri dans Boccace, OĂÂč Shakspeare fondait en pleurs. Sera-ce trop que d'enhardir ma muse Jusqu'Ă tenter de traduire Ă mon tour Dans ce livre amoureux une histoire d'amour? Mais tout est bon qui vous amuse. Je n'oserais, si ce n'Ă©tait pour vous, Car c'est beaucoup que d'essayer ce style Tant oubliĂ©, qui fut jadis si doux, Et qu'aujourd'hui l'on croit facile. Il fut donc, dans notre citĂ©, Selon ce qu'on nous a contĂ© Boccace parle ainsi; la citĂ©, c'est Florence, Un gros marchand, riche, homme d'importance, Qui de sa femme eut un enfant; AprĂšs quoi, presque sur-le-champ, Ayant mis ordre Ă ses affaires, Il passa de ce monde ailleurs. La mĂšre survivait; on nomma des tuteurs, Gens loyaux, prudents et sĂ©vĂšres; Capables de se faire honneur En gardant les biens d'un mineur. Le jouvenceau, courant le voisinage, Sentit d'abord douceur de coeur Pour une fille de son ĂÂąge, Qui pour pĂšre avait un tailleur; Et peu Ă peu l'enfant devenant homme, Le temps changea l'habitude en amour, De telle sorte que JĂ©rĂÂŽme Sans voir Silvia ne pouvait vivre un jour. A son voisin la fille accoutumĂ©e Aima bientĂÂŽt comme elle Ă©tait aimĂ©e. De ce danger la mĂšre s'avisa, Gronda son fils, longtemps moralisa, Sans rien gagner par force ou par adresse. Elle croyait que la richesse En ce monde doit tout changer, Et d'un buisson peut faire un oranger. Ayant donc pris les tuteurs Ă partie, La mĂšre dit Ă Cet enfant que voici, Lequel n'a pas quatorze ans, Dieu merci! Va dĂ©soler le reste de ma vie. Il s'est si bien amourachĂ© De la fille d'un mercenaire, Qu'un de ces jours, s'il n'en est empĂÂȘchĂ©, Je vais me rĂ©veiller grand'mĂšre. Soir ni matin, il ne la quitte pas. C'est, je crois, Silvia qu'on l'appelle; Et, s'il doit voir quelque autre dans ses bras, Il se consumera pour elle. Il faudrait donc, avec votre agrĂ©ment, L'Ă©loigner par quelque voyage; Il est jeune, la fille est sage, Elle l'oubliera sĂ»rement; Et nous le marierons Ă quelque honnĂÂȘte Les tuteurs dirent que la dame Avait parlĂ© fort sagement. Ă Te voilĂ grand, dirent-ils Ă JĂ©rĂÂŽme, Il est bon de voir du pays. Va-t'en passer quelques jours Ă Paris, Voir ce que c'est qu'un gentilhomme, Le bel usage, et comme on vit lĂ -bas; Dans peu de temps tu reviendras. Ă» A ce conseil, le garçon, comme on pense, RĂ©pondit qu'il n'en ferait rien, Et qu'il pouvait voir aussi bien Comment l'on vivait Ă Florence. LĂ -dessus, la mĂšre en fureur RĂ©pond d'abord par une grosse injure; Puis elle prend l'enfant par la douceur; On le raisonne, on le conjure, A ses tuteurs il lui faut obĂ©ir; On lui promet de ne le retenir Qu'un an au plus. Tant et tant on le prie, Qu'il cĂšde enfin. Il quitte sa patrie; Il part, tout plein de ses amours, Comptant les nuits, comptant les jours, Laissant derriĂšre lui la moitiĂ© de sa vie. L'exil dura deux ans; ce long terme passĂ©, JĂ©rĂÂŽme revint Ă Florence, Du mal d'amour plus que jamais blessĂ©, Croyant sans doute ĂÂȘtre rĂ©compensĂ©. Mais. c'est un grand tort que l'absence. Pendant qu'au loin courait le jouvenceau, La fille s'Ă©tait mariĂ©e. En revoyant les rives de l'Arno, Il n'y trouva que le tombeau De son espĂ©rance oubliĂ©e. D'abord il n'en murmura point, Sachant que le monde, en ce point, Agit rarement d'autre sorte. De l'infidĂšle il connaissait la porte, Et tous les jours il passait sur le seuil, EspĂ©rant un signe, un coup d'oeil, Un rien, comme on fait quand on aime. Mais tous ses pas furent perdus Silvia ne le connaissait plus, Dont il sentit une douleur extrĂÂȘme. Cependant, avant d'en mourir, Il voulut de son souvenir Essayer de parler lui-mĂÂȘme. Le mari n'Ă©tait pas jaloux, Ni la femme bien surveillĂ©e. Un soir que les nouveaux Ă©poux Chez un voisin Ă©taient Ă la veillĂ©e, Dans la maison, au tomber de la nuit, JĂ©rĂÂŽme entra, se cacha prĂšs du lit, DerriĂšre une piĂšce de toile; Car l'Ă©poux Ă©tait tisserand, Et fabriquait cette espĂšce de voile Qu'on met sur un balcon toscan. BientĂÂŽt aprĂšs les mariĂ©s rentrĂšrent, Et presque aussitĂÂŽt se couchĂšrent. DĂšs qu'il entend dormir l'Ă©poux, Dans l'ombre vers Silvia JĂ©rĂÂŽme s'achemine, Et lui posant la main sur la poitrine, Il lui dit doucement Ă Mon ĂÂąme, dormez-vous? La pauvre enfant, croyant voir un fantĂÂŽme, Voulut crier; le jeune homme ajouta Ă Ne criez pas, je suis votre JĂ©rĂÂŽme. - Pour l'amour de Dieu, dit Silvia, Allez-vous-en, je vous en prie. Il est passĂ©, ce temps de notre vie OĂÂč notre enfance eut loisir de s'aimer, Vous voyez, je suis mariĂ©e. Dans les devoirs auxquels je suis liĂ©e, Il ne me sied plus de penser A vous revoir ni vous entendre. Si mon mari venait Ă vous surprendre, Songez que le moindre des maux Serait pour moi d'en perdre le repos; Songez qu'il m'aime et que je suis sa femme. Ă» A ce discours, le malheureux amant Fut navrĂ© jusqu'au fond de l'ĂÂąme. Ce fut en vain qu'il peignit son tourment, Et sa constance et sa misĂšre; Par promesse ni par priĂšre, Tout son chagrin ne put rien obtenir. Alors, sentant la mort venir, Il demanda que, pour grĂÂące derniĂšre, Elle le laissĂÂąt se coucher Pendant un instant auprĂšs d'elle, Sans bouger et sans la toucher, Seulement pour se rĂ©chauffer, Ayant au coeur une glace mortelle, Lui promettant de ne pas dire un mot, Et qu'il partirait aussitĂÂŽt, Pour ne la revoir de sa vie. La jeune femme, ayant quelque compassion, Moyennant la condition, Voulut contenter son envie. JĂ©rĂÂŽme profita d'un moment de pitiĂ©; Il se coucha prĂšs de Silvie. ConsidĂ©rant alors quelle longue amitiĂ© Pour cette femme il avait eue, Et quelle Ă©tait sa cruautĂ©, Et l'espĂ©rance Ă tout jamais perdue, Il rĂ©solut de cesser de souffrir, Et rassemblant dans un dernier soupir Toutes les forces de sa vie, Il serra la main de sa mie, Et rendit l'ĂÂąme Ă son cĂÂŽtĂ©. Silvia, non sans quelque surprise, Admirant sa tranquillitĂ©, Resta d'abord quelque temps indĂ©cise. Ă JĂ©rĂÂŽme, il faut sortir d'ici, Dit-elle enfin, l'heure s'avance. Ă» Et, comme il gardait le silence, Elle pensa qu'il s'Ă©tait endormi. Se soulevant donc Ă demi, Et doucement l'appelant Ă voix basse, Elle Ă©tendit la main vers lui, Et le trouva froid comme glace. Elle s'en Ă©tonna d'abord; BientĂÂŽt, l'ayant touchĂ© plus fort, Et voyant sa peine inutile, Son ami restant immobile, Elle comprit qu'il Ă©tait mort. Que faire? il n'Ă©tait pas facile De le savoir en un moment pareil. Elle avisa de demander conseil A son mari, le tira de son somme, Et lui conta l'histoire de JĂ©rĂÂŽme, Comme un malheur advenu depuis peu, Sans dire Ă qui ni dans quel lieu. Ă En pareil cas, rĂ©pondit le bonhomme, Je crois que le meilleur serait De porter le mort en secret A son logis, l'y laisser sans rancune, Car la femme n'a point failli, Et le mal est Ă la fortune. - C'est donc Ă nous de faire ainsi, Ă» Dit la femme; et, prenant la main de son mari Elle lui fit toucher prĂšs d'elle Le corps sur son lit Ă©tendu. Bien que troublĂ© par ce coup imprĂ©vu, L'Ă©poux se lĂšve, allume sa chandelle; Et, sans entrer en plus de mots, Sachant que sa femme est fidĂšle, Il charge le corps sur son dos, A sa maison secrĂštement l'emporte, Le dĂ©pose devant la porte, Et s'en revient sans avoir Ă©tĂ© vu. Lorsqu'on trouva, le jour Ă©tant venu, Le jeune homme couchĂ© par terre, Ce fut une grande rumeur; Et le pire, dans ce malheur, Fut le dĂ©sespoir de la mĂšre. Le mĂ©decin aussitĂÂŽt consultĂ©, Et le corps partout visitĂ©, Comme on n'y vit point de blessure, Chacun parlait Ă sa façon De cette sinistre aventure. La populaire opinion Fut que l'amour de sa maĂtresse Avait jetĂ© JĂ©rĂÂŽme en cette adversitĂ©, Et qu'il Ă©tait mort de tristesse, Comme c'Ă©tait la vĂ©ritĂ©. Le corps fut donc Ă l'Ă©glise portĂ©, Et lĂ s'en vint la malheureuse mĂšre, Au milieu des amis en deuil, Exhaler sa douleur amĂšre. Tandis qu'on menait le cercueil, Le tisserand qui, dans le fond de l'ĂÂąme, Ne laissait pas d'ĂÂȘtre inquiet Ă Il est bon, dit-il Ă sa femme, Que tu prennes ton mantelet, Et t'en ailles Ă cette Ă©glise OĂÂč l'on enterre ce garçon Qui mourut hier Ă la maison. J'ai quelque peur qu'on ne mĂ©dise Sur cet inattendu trĂ©pas, Et ce serait un mauvais pas, Tout innocents que nous Je me tiendrai parmi les hommes, Et prierai Dieu, tout en les Ă©coutant. De ton cĂÂŽtĂ©, prends soin d'en faire autant A l'endroit qu'occupent les femmes. Tu retiendras ce que ces bonnes ĂÂąmes Diront de nous, et nous ferons Selon ce que nous entendrons. Ă» La pitiĂ© trop tard Ă Silvie Etait venue, et ce discours lui plut. Celui dont un baiser eĂ»t conservĂ© la vie, Le voulant voir encore, elle s'en fut. Il est Ă©trange, il est presque incroyable Combien c'est chose inexplicable Que la puissance de l'amour. Ce coeur, si chaste et si sĂ©vĂšre, Qui semblait fermĂ© sans retour Quand la fortune Ă©tait prospĂšre, Tout Ă coup s'ouvrit au malheur. A peine dans l'Ă©glise entrĂ©e, De compassion et d'horreur Silvia se sentit pĂ©nĂ©trĂ©e; L'ancien amour s'Ă©veilla tout entier. Le front baissĂ©, de son manteau voilĂ©e, Traversant la triste assemblĂ©e, Jusqu'Ă la biĂšre il lui fallut aller; Et lĂ , sous le drap mortuaire SitĂÂŽt qu'elle vit son ami, DĂ©faillante et poussant un cri, Comme une soeur embrasse un frĂšre, Sur le cercueil elle tomba; Et, comme la douleur avait tuĂ© JĂ©rĂÂŽme, De sa douleur ainsi mourut Silvia. Cette fois ce fut au jeune homme A cĂ©der la moitiĂ© du lit L'un prĂšs de l'autre on les ensevelit. Ainsi ces deux amants, sĂ©parĂ©s sur la terre, Furent unis, et la mort fit Ce que l'amour n'avait pu faire. 17. Chanson A Saint-Blaise, Ă la Zuecca, Vous Ă©tiez, vous Ă©tiez bien aise A Saint-Blaise. A Saint-Blaise, Ă la Zuecca, Nous Ă©tions bien lĂ . Mais de vous en souvenir Prendrez-vous la peine? Mais de vous en souvenir Et d'y revenir, A Saint-Blaise, Ă la Zuecca, Dans les prĂ©s fleuris cueillir la verveine? A Saint-Blaise, Ă la Zuecca, Vivre et mourir lĂ ! 18. Chanson de Barberine Beau chevalier qui partez pour la guerre, Qu'allez-vous faire Si loin d'ici? Voyez-vous pas que la nuit est profonde, Et que le monde N'est que souci? Vous qui croyez qu'une amour dĂ©laissĂ©e De la pensĂ©e S'enfuit ainsi, HĂ©las! hĂ©las! chercheurs de renommĂ©e, Votre fumĂ©e S'envole aussi. Beau chevalier qui partez pour la guerre, Qu'allez-vous faire Si loin de nous? J'en vais pleurer, moi qui me laissais dire Que mon sourire Ăâ°tait si doux. 19. Chanson de Fortunio SI vous croyez que je vais dire Qui j'ose aimer, Je ne saurais, pour un empire, Vous la nommer. Nous allons chanter Ă la ronde, Si vous voulez, Que je l'adore et qu'elle est blonde Comme les blĂ©s. Je fais ce que sa fantaisie Veut m'ordonner, Et je puis, s'il lui faut ma vie, La lui donner. Du mal qu'une amour ignorĂ©e Nous fait souffrir, J'en porte l'ĂÂąme dĂ©chirĂ©e Jusqu'Ă mourir. Mais j'aime trop pour que je die Qui j'ose aimer, Et je veux mourir pour ma mie Sans la nommer. 20. A Ninon Si je vous le disais pourtant, que je vous aime, Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ? L'amour, vous le savez, cause une peine extrĂÂȘme ; C'est un mal sans pitiĂ© que vous plaignez vous-mĂÂȘme ; Peut-ĂÂȘtre cependant que vous m'en puniriez. Si je vous le disais, que six mois de silence Cachent de longs tourments et des voeux insensĂ©s Ninon, vous ĂÂȘtes fine, et votre insouciance Se plaĂt, comme une fĂ©e, Ă deviner d'avance ; Vous me rĂ©pondriez peut-ĂÂȘtre Je le sais. Si je vous le disais, qu'une douce folie A fait de moi votre ombre, et m'attache Ă vos pas Un petit air de doute et de mĂ©lancolie, Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie ; Peut-ĂÂȘtre diriez-vous que vous n'y croyez pas. Si je vous le disais, que j'emporte dans l'ĂÂąme Jusques aux moindres mots de nos propos du soir Un regard offensĂ©, vous le savez, madame, Change deux yeux d'azur en deux Ă©clairs de flamme ; Vous me dĂ©fendriez peut-ĂÂȘtre de vous voir. Si je vous le disais, que chaque nuit je veille, Que chaque jour je pleure et je prie Ă genoux ; Ninon, quand vous riez, vous savez qu'une abeille Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille ; Si je vous le disais, peut-ĂÂȘtre en ririez-vous. Mais vous ne saurez rien. - Je viens, sans rien en dire, M'asseoir sous votre lampe et causer avec vous ; Votre voix, je l'entends ; votre air, je le respire ; Et vous pouvez douter, deviner et sourire, Vos yeux ne verront pas de quoi m'ĂÂȘtre moins doux. Je rĂ©colte en secret des fleurs mystĂ©rieuses Le soir, derriĂšre vous, j'Ă©coute au piano Chanter sur le clavier vos mains harmonieuses, Et, dans les tourbillons de nos valses joyeuses, Je vous sens, dans mes bras, plier comme un roseau. La nuit, quand de si loin le monde nous sĂ©pare, Quand je rentre chez moi pour tirer mes verrous, De mille souvenirs en jaloux je m'empare ; Et lĂ , seul devant Dieu, plein d'une joie avare, J'ouvre, comme un trĂ©sor, mon coeur tout plein de vous. J'aime, et je sais rĂ©pondre avec indiffĂ©rence ; J'aime, et rien ne le dit ; j'aime, et seul je le sais ; Et mon secret m'est cher, et chĂšre ma souffrance ; Et j'ai fait le serment d'aimer sans espĂ©rance, Mais non pas sans bonheur ; - je vous vois, c'est assez. Non, je n'Ă©tais pas nĂ© pour ce bonheur suprĂÂȘme, De mourir dans vos bras et de vivre Ă vos pieds. Tout me le prouve, hĂ©las ! jusqu'Ă ma douleur mĂÂȘme... Si je vous le disais pourtant, que je vous aime, Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ? 21. A SAINTE-BEUVE SUR UN PASSAGE D'UN ARTICLE INSĂâ°RĂâč DANS LA Ă REVUE DES DEUX MONDES Ă» Ami, tu l'as bien dit en nous, tant que nous sommes, Il existe souvent une certaine fleur Qui s'en va dans la vie et s'effeuille du coeur. Ă Il existe, en un mot, chez les trois quarts des hommes, Un poĂšte mort jeune Ă qui l'homme survit. Ă» Tu l'as bien dit, ami, mais tu l'as trop bien dit. Tu ne prenais pas garde, en traçant ta pensĂ©e, Que ta plume en faisait un vers harmonieux, Et que tu blasphĂ©mais dans la langue des dieux. Relis-toi, je te rends Ă ta Muse offensĂ©e; Et souviens-toi qu'en nous il existe souvent Un poĂšte endormi toujours jeune et vivant. Juillet 1837. 22. A ALFRED DE MUSSET RĂâ°PONSE DE M. SAINTE-BEUVE Il n'est pas mort, ami, ce poĂšte, en mon ĂÂąme; Il n'est pas mort, ami, tu le dis, je le crois. Il ne dort pas, il veille, Ă©tincelle sans flamme; La flamme, je l'Ă©touffe, et je retiens ma voix. Que dire et que chanter quand la plage est dĂ©serte, Quand les flots des jours pleins sont dĂ©jĂ retirĂ©s, Quand l'Ă©cume flĂ©trie et partout l'algue verte Couvrent au loin les bords au matin si sacrĂ©s. Que dire des soupirs que la jeunesse enfuie Renvoie Ă tous instants Ă ce coeur non soumis? Que dire des banquets oĂÂč s'Ă©gaya la vie, Et des premiers plaisirs, et des premiers amis? L'amour vint sĂ©rieux pour moi dans son ivresse. Sous les fleurs tu chantais, raillant ses dons jaloux. Enfin, un jour tu crus! moi, j'y croyais sans cesse... Sept ans entiers, sept ans!... Alfred, y croyons-nous? L'une, ardente, vous prend dans sa soif, et vous jette Comme un fruit qu'on mĂ©prise aprĂšs l'avoir sĂ©chĂ©. L'autre, tendre et croyante, un jour devient muette, Et pleure, et dit que l'astre en son ciel s'est couchĂ©! Le mal qu'on savait moins se rĂ©vĂšle Ă toute heure, InhĂ©rent Ă la terre, irrĂ©parable et lent. On croyait tout changer, il faut que tout demeure. Railler, maudire alors, amer et violent, A quoi bon? - Trop sentir, c'est bien souvent se taire, C'est refuser du chant l'aimable guĂ©rison, C'est vouloir dans son coeur tout son deuil volontaire, C'est enchaĂner sa lampe aux murs de sa prison! Mais cependant, ami, si ton luth qui me tente, Si ta voix d'autrefois se remet Ă briller; Si ton frais souvenir dans ta course bruyante, Ton cor de gai chasseur me revient appeler; Si de toi quelque accent lĂ©ger, pourtant sensible, Comme aujourd'hui m'apporte un Ă©cho du passĂ©, S'il revient Ă©veiller, Ă ce coeur accessible, Ce qu'il cache dans l'ombre et qu'il n'a pas laissĂ©, Soudain ma voix renaĂt, mon soupir chante encore, Mon pleur, comme au matin, s'Ă©chappe harmonieux, Et, tout parlant d'ennuis qu'il vaut mieux qu'on dĂ©vore, Le dĂ©sir me reprend de les conter aux cieux. 23. A LYDIE TRADUIT D'HORACE ODE IX, LIVRE III HORACE Lorsque je t'avais pour amie, Quand nul jeune garçon, plui robuste que moi, N'entourait de ses bras ton Ă©paule arrondie, AuprĂšs de toi, blanche Lydie, J'ai vĂ©cu plus joyeux et plus heureux qu'un roi. LYDIE Quand pour toi j'Ă©tais la plus chĂšre Quand ChloĂ© pĂÂąlissait auprĂšs de Lydia, Lydia, qu'on vantait dans l'Italie entiĂšre, VĂ©cut plus heureuse et plus fiĂšre Que dans les bras d'un dieu la Romaine Ilia. HORACE ChloĂ© me gouverne Ă prĂ©sent, ChloĂ©, savante au luth, habile en l'art du chant; Le doux son de sa voix de voluptĂ© m'enivre. Je suis prĂÂȘt Ă cesser de vivre Si, pour la prĂ©server, les dieux voulaient mon sang. LYDIE Je me consume maintenant D'une amoureuse ardeur que rien ne peut Ă©teindre, Pour le fils d'Ornithus, ce bel adolescent. Je mourrais deux fois sans me plaindre Si, pour le prĂ©server, les dieux voulaient mon sang. HORACE Eh quoi! si dans notre pensĂ©e L'ancien amour se rallumait? Si la blonde ChloĂ© de ma maison chassĂ©e, Ma porte se rouvrait? si VĂ©nus offensĂ©e Au joug d'airain nous ramenait? LYDIE CalaĂÂŻs, ma richesse unique, Est plus beau qu'un soleil levant, Et toi plus lĂ©ger que le vent, Plus prompt Ă t'irriter que l'ĂÂąpre Adriatique; Cependant prĂšs de toi, si c'Ă©tait ton plaisir, Volontiers j'irais vivre, et volontiers mourir. 24. A LYDIE IMITATION HORACE Du temps oĂÂč tu m'aimais, Lydie, De ses bras, nul autre que moi N'entourait ta gorge arrondie; J'ai vĂ©cu plus heureux qu'un roi. LYDIE Du temps oĂÂč j'Ă©tais ta maĂtresse, Tu me prĂ©fĂ©rais Ă ChloĂ©; Je m'endormais Ă ton cĂÂŽtĂ©, Plus heureuse qu'une dĂ©esse. HORACE ChloĂ© me gouverne Ă prĂ©sent, Savante au luth, habile au chant; La douceur de sa voix m'enivre. Je suis prĂÂȘt Ă cesser de vivre S'il fallait lui donner mon sang. LYDIE Je me consume maintenant Pour CalaĂÂŻs, mon jeune amant, Qui dans mon coeur a pris ta place. Je mourrais deux fois, cher Horace, S'il fallait lui donner mon sang. HORACE Eh quoi! si dans notre pensĂ©e L'ancien amour se ranimait? Si ma blonde Ă©tait dĂ©laissĂ©e? Si demain VĂ©nus offensĂ©e A ta porte me ramenait? LYDIE CalaĂÂŻs est jeune et fidĂšle, Et toi, poĂšte, ton dĂ©sir Est plus lĂ©ger que l'hirondelle, Plus inconstant que le zĂ©phyr; Pourtant, s'il t'en prenait envie, Avec toi j'aimerais la vie; Avec toi je voudrais mourir. 25. A ALF. T. SONNET Qu'il est doux d'ĂÂȘtre au monde, et quel bien que la vie! Tu le disais ce soir par un beau jour d'Ă©tĂ©. Tu le disais, ami, dans un site enchantĂ©, Sur le plus vert coteau de ta forĂÂȘt chĂ©rie. Nos chevaux, au soleil, foulaient l'herbe fleurie. Et moi, silencieux, courant Ă ton cĂÂŽtĂ©, Je laissais au hasard flotter ma rĂÂȘverie; Mais dans le fond du coeur je me suis rĂ©pĂ©tĂ© - Oui, la vie est un bien, la joie est une ivresse; Il est doux d'en user sans crainte et sans soucis; Il est doux de fĂÂȘter les dieux de la jeunesse, De couronner de fleurs son sa maĂtresse, D'avoir vĂ©cu trente ans comme Dieu l'a permis, Et, si jeunes encor, d'ĂÂȘtre de vieux amis. Bury, 10 aoĂ»t 1838. 26. A UNE FLEUR Que me veux-tu, chĂšre fleurette, Aimable et charmant souvenir? Demi-morte et demi-coquette, Jusqu'Ă moi qui te fait venir? Sous ce cachet enveloppĂ©e, Tu viens de faire un long chemin. Qu'as-tu vu? que t'a dit la main Qui sur le buisson t'a coupĂ©e? N'es-tu qu'une herbe dessĂ©chĂ©e Qui vient achever de mourir? Ou ton sein, prĂÂȘt Ă refleurir, Renferme-t-il une pensĂ©e? Ta fleur, hĂ©las! a la blancheur De la dĂ©solante innocence; Mais de la craintive espĂ©rance Ta feuille porte la couleur. As-tu pour moi quelque message? Tu peux parler, je suis discret. Ta verdure est-elle un secret? Ton parfum est-il un langage? S'il en est ainsi, parle bas, MystĂ©rieuse messagĂšre; S'il n'en est rien, ne rĂ©ponds pas; Dors sur mon coeur, fraĂche et lĂ©gĂšre. Je connais trop bien cette main, Pleine de grĂÂące et de caprice, Qui d'un brin de fil souple et fin A nouĂ© ton pĂÂąle calice. Cette main-lĂ , petite fleur, Ni Phidias ni PraxitĂšle N'en auraient pu trouver la soeur Qu'en prenant VĂ©nus pour modĂšle. Elle est blanche, elle est douce et belle, Franche, dit-on, et plus encor; A qui saurait s'emparer d'elle Elle peut ouvrir un trĂ©sor. Mais elle est sage, elle est sĂ©vĂšre; Quelque mal pourrait m'arriver. Fleurette, craignons sa colĂšre. Ne dis rien, laisse-moi rĂÂȘver. 27. LE FILS DU TITIEN Lorsque j'ai lu PĂ©trarque, Ă©tant encore enfant, J'ai souhaitĂ© d'avoir quelque gloire en partage. Il aimait en poĂšte et chantait en amant; De la langue des dieux lui seul sut faire usage. Lui seul eut le secret de saisir au passage Les battements du coeur qui durent un moment, Et, riche d'un sourire, il en gravait l'image Du bout d'un stylet d'or sur un pur diamant. Ăâ vous qui m'adressez une parole amie, Qui l'Ă©criviez hier et l'oublierez demain, Souvenez-vous de moi qui vous en remercie. J'ai le coeur de PĂ©trarque et n'ai point son gĂ©nie; Je ne puis ici-bas que donner en chemin Ma main Ă qui m'appelle, Ă qui m'aime ma vie. 3 mai 1838 28. SONNET BĂ©atrix Donato fut le doux nom de celle Dont la forme terrestre eut ce divin contour. Dans sa blanche poitrine Ă©tait un coeur fidĂšle, Et dans son corps sans tache un esprit sans dĂ©tour. Le fils du Titien, pour la rendre immortelle, Fit ce portrait, tĂ©moin d'un mutuel amour; Puis il cessa de peindre Ă compter de ce jour, Ne voulant de sa main illustrer d'autre qu'elle. Passant, qui que tu sois, si ton coeur sait aimer, Regarde ma maĂtresse avant de me blĂÂąmer, Et dis si, par hasard, la tienne est aussi belle. Vois donc combien c'est peu que la gloire ici bas, Puisque tout beau qu'il est, ce portrait ne vaut pas Crois-m'en sur ma parole un baiser du modĂšle. 29. ADIEU Adieu! je crois qu'en cette vie Je ne te reverrai jamais. Dieu passe, il t'appelle et m'oublie; En te perdant je sens que je t'aimais. pleurs, pas de plainte vaine. Je sais respecter l'avenir. Vienne la voile qui t'emmĂšne, En souriant je la verrai partir. Tu t'en vas pleine d'espĂ©rance, Avec orgueil tu reviendras; Mais ceux qui vont souffrir de ton absence, Tu ne les reconnaĂtras pas. Adieu! tu vas faire un beau rĂÂȘve Et t'enivrer d'un plaisir dangereux; Sur ton chemin l'Ă©toile qui se lĂšve Longtemps encor Ă©blouira tes yeux. Un jour tu sentiras peut-ĂÂȘtre Le prix d'un coeur qui nous comprend, Le bien qu'on trouve Ă le connaĂtre, Et ce qu'on souffre en le perdant. 30. SONNET Non, quand bien mĂÂȘme une amĂšre souffrance Dans ce coeur mort pourrait se ranimer; Non, quand bien mĂÂȘme une fleur d'espĂ©rance Sur mon chemin pourrait encor germer; Quand la pudeur, la grĂÂące et l'innocence Viendraient en toi me plaindre et me charmer, Non, chĂšre enfant, si belle d'ignorance', je ne saurais, je n'oserais t'aimer. Un jour pourtant il faudra qu'il te vienne, L'instant suprĂÂȘme oĂÂč l'univers n'est rien. De mon respect alors qu'il te souvienne! Tu trouveras, dans la joie ou la peine, Ma triste main pour soutenir la tienne, Mon triste coeur pour Ă©couter le tien. 31. JAMAIS Jamais, avez-vous dit, tandis qu'autour de nous RĂ©sonnait de Schubert la plaintive musique; Jamais, avez-vous dit, tandis que, malgrĂ© vous, Brillait de vos grands yeux l'azur mĂ©lancolique. Jamais, rĂ©pĂ©tiez-vous, pĂÂąle et d'un air-si doux Qu'on eĂ»t cru voir sourire une mĂ©daille antique. Mais des trĂ©sors secrets l'instinct fier et pudique Vous couvrit de rougeur, comme un voile jaloux. Quel mot vous prononcez, marquise, et quel dommage! HĂ©lasl je ne voyais ni ce charmant visage, Ni ce divin sourire, en vous parlant d'aimer. Vos yeux bleus sont moins doux que votre ĂÂąme n'est belle. MĂÂȘme en les regardant, je ne regrettais qu'elle, Et de voir dans sa fleur un tel coeur se fermer. 32. IMPROMPTU EN RĂâ°PONSE A CETTE QUESTION QU'EST-CE QUE LA POĂâ°SIE? Chasser tout souvenir et fixer la pensĂ©e, Sur un bel axe d'or la tenir balancĂ©e, Incertaine, inquiiĂšte, immobile pourtant; Eterniser peut-ĂÂȘtre un rĂÂȘve d'un instant; Aimer le vrai, le beau, chercher leur harmonie; Ecouter dans son coeur l'Ă©cho de son gĂ©nie; Chanter, rire pleurer, seul, sans but, au hasard; D'un sourire, d'un mot, d'un soupir, d'un regard Faire un travail exquis, plein de crainte et de charme, Faire une perle d'une larme Du poĂšte ici-bas voilĂ la passion, VoilĂ son bien, sa vie et son ambition. 33. A Mademoiselle *** Oui, femmes, quoi qu'on puisse dire Vous avez le fatal pouvoir De nous jeter par un sourire Dans l'ivresse ou le dĂ©sespoir. Oui, deux mots, le silence mĂÂȘme, Un regard distrait ou moqueur, Peuvent donner Ă qui vous aime Un coup de poignard dans le coeur. Oui, votre orgueil doit ĂÂȘtre immense, Car, grĂÂące a notre lĂÂąchetĂ©, Rien n'Ă©gale votre puissance, Sinon votre fragilitĂ©. Mais toute puissance sur terre Meurt quand l'abus en est trop grand, Et qui sait souffrir et se taire S'Ă©loigne de vous en pleurant. Quel que soit le mal qu'il endure, Son triste sort est le plus beau. J'aime encore mieux notre torture Que votre mĂ©tier de bourreau. 34. Une SoirĂ©e perdue J'Ă©tais seul l'autre soir au ThĂ©ĂÂątre-Français, Ou presque seul; l'auteur n'avais pas grand succĂšs. Ce n'Ă©tait que MoliĂšre, et nous savons de reste Que ce grand maladroit , qui fit un jour Alceste Ignora le bel art de chatouiller l'esprit Et de servir Ă point un dĂ©noĂ»ment bien cuit. GrĂÂące Ă Dieu, nos auteurs ont changĂ© de mĂ©thode, Et nous aimons bien mieux quelque drame Ă la mode OĂÂč l'intrigue, enlacĂ©e et roulĂ©e en feston, Tourne comme un rĂ©bus autour d'un mirliton. J'Ă©coutais cependant cette simple harmonie, Et comme le bon sens fait parler le gĂ©nie. J'admirais quel amour pour l'ĂÂąpre vĂ©ritĂ© Eut cet homme si fier en sa naĂÂŻvetĂ©, Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde, Quelle mĂÂąle gaĂtĂ©, si triste et si profonde Que, lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer ! Et je me demandais Est-ce assez d'admirer ? Est-ce assez de venir, un soir, par aventure, D'entendre au fond de l'ĂÂąme un cri de la nature, D'essuyer une larme, et de partir ainsi, Quoi qu'on fasse d'ailleurs, sans en prendre souci ? EnfoncĂ© que j'Ă©tais dans cette rĂÂȘverie, Ca et lĂ , toutefois, lorgnant la galerie, Je vis que, devant moi, se balançait gaĂment Sous une tresse noire un cou svelte et charmant; Et, voyant cette Ă©bĂšne enchĂÂąssĂ©e dans l'ivoire, Un vers d'AndrĂ© ChĂ©nier chanta dans ma mĂ©moire, Un vers presque inconnu, refrain inachevĂ©, Frais comme le hasard, moins Ă©crit que rĂÂȘvĂ©. J'osais m'en souvenir, mĂÂȘme devant MoliĂšre; Sa grande ombre, Ă coup sĂ»r, ne s'en offensa pas; Et, tout en Ă©coutant, je murmurais tout bas, Sous votre aimable tĂÂȘte, un cou blanc, dĂ©licat, Se plie, et de la neige effacerait l'Ă©clat Puis je songeais encore ainsi va la pensĂ©e Que l'antique franchise, Ă ce point dĂ©laissĂ©e, Avec notre finesse et notre esprit moqueur, Ferait croire, aprĂšs tout, que nous manquons de coeur; Que c'Ă©tait une triste et honteuse misĂšre Que cette solitude Ă l'entour de MoliĂšre, Et qu'il est pourtant temps, comme dit la chanson, De sortir de ce siĂšcle ou d'en avoir raison; Car Ă quoi comparer cette scĂšne embourbĂ©e, Et l'effroyable honte oĂÂč la muse est tombĂ©e ? La lĂÂąchetĂ© nous bride, et les sots vont disant Que, sous ce vieux soleil, tout est fait Ă prĂ©sent; Commesi les travers de la famille humaine Ne rajeunissaient pas chaque an, chaque semaine. Notre siĂšcle a ses moeurs, partant, sa vĂ©ritĂ©; Celui qui l'ose dire est toujours Ă©coutĂ©. Ha! J'oserais parler, si je croyais bien dire, J'oserais ramasser le fouet de la satire, Et l'habiller de noir, cet homme aux rubans verts, Qui se fĂÂąchait jadis pour quelques mauvais vers. S'il rentrait aujourd'hui dans Paris, la grand'ville, Il y trouverait mieux pour Ă©mouvoir sa bile Qu'une mĂ©chante femme et qu'un mĂ©chant sonnet; Nous avons autre chose Ă mettre au cabinet. O notre maĂtre Ă tous! Si ta tombe est fermĂ©e, Laisse-moi, dans ta cendre un instant ranimĂ©e, Trouver une Ă©tincelle, et je vais t'imiter ! J'en aurais fait assez si je puis le tenter. Apprends-moi de quel ton, dans ta bouche hardie, Parlait la vĂ©ritĂ©, ta seule passion, Et, pour me faire entendre, Ă dĂ©faut du gĂ©nie, J'en aurais le courage et l'indignation ! Ainsi je caressais une folle chimĂšre. Devant moi cependant, Ă cotĂ© de sa mĂšre, L'enfant restait toujours, et le cou svelte et blanc Sous les longs cheveux noirs se berçait mollement. Le spectacle fini, la charmante inconnue Se leva. Le beau cou, l'Ă©paule Ă demie nue Se voilĂšrent; la main glissa dans le manchon; Et, lorsque je la vis au seuil de sa maison S'enfuir, je m'aperçus que je l'avais suivie. HĂ©las! mon cher ami, c'est lĂ toute ma vie. Pendant que mon esprit cherchait sa volontĂ©, Mon corps avait la sienne et suivait la beautĂ©; Et quand je m'Ă©veillais de cette rĂÂȘverie, Il ne me restait plus que l'image chĂ©rie Sous votre aimable tĂÂȘte, un cou blanc, dĂ©licat, Se plie, et de la neige effacerait l'Ă©clat 35. SIMONE CONTE IMITĂâ° DE BOCCACE J'aimais les romans Ă vingt ans. Aujourd'hui je n'ai plus le temps; Le bien perdu rend l'homme avare. J'y veux voir moins loin, mais plus clair; Je me console de Werther Avec la reine de Navarre. Et pourquoi pas? Croyez-vous donc, Quand on n'a qu'une page en tĂÂȘte, Qu'il en faille chercher si long, Et que tant parler soit honnĂÂȘte? Qui des deux est stĂ©rilitĂ© Ou l'antique sobriĂ©tĂ© Qui n'Ă©crit que ce qu'elle pense, Ou la moderne intempĂ©rance Qui croit penser dĂšs qu'elle Ă©crit? BĂ©ni soit Dieu! Les gens d'esprit Ne sont pas rares cette annĂ©e! Mais dĂšs qu'il nous vient une idĂ©e Pas plus grosse qu'un petit chien, Nous essayons d'en faire un ĂÂąne. L'idĂ©e Ă©tait femme de bien, Le livre est une courtisane. Certes, lorsque le Florentin Ecrivait un conte, un matin, Sans poser ni tailler sa plume, Il aurait pu faire un volume D'un seul mot chaste ou libertin. Cette belle ĂÂąme si hardie, Qui pleura tant aprĂšs Pavie, Et, dans la fleur de ses beaux jours, Quitta la France et les amours Pour aller consoler son frĂšre, Au fond des prisons de Madrid, Croyez-vous qu'elle n'eĂ»t pu faire Un roman comme ScudĂ©ry? Elle aima mieux mettre en lumiĂšre Une larme qui lui fut chĂšre, Un bon mot dont elle avait ri. Et ceux qui lisaient son doux livre Pouvaient passer pour connaisseurs; C'Ă©taient des gens qui savaient vivre, Ayant failli mourir ailleurs, A Rebec, Ă Fontarabie, A la Bicoque, Ă Marignan, Car alors le seul vrai roman Etait l'amour de la patrie. Mais ne parlons pas de cela, Je ne fais pas une satire, Et je ne veux que vous traduire Une histoire de ce temps-lĂ . Les gens d'esprit ni les heureux Ne sont jamais bien amoureux Tout ce beau monde a trop affaire. Les pauvres en tout valent mieux; JĂ©sus leur a promis les cieux, L'amour leur appartient sur terre. Dans le beau pays des Toscans Vivait jadis, au bon vieux temps, La pauvre enfant d'un pauvre pĂšre, Dont Simonette fut le nom; Fille d'humble condition, Passablement jeune et jolie, Avenante et douce en tout point, Mais de l'argent n'en ayant point. Et donc, elle gagnait sa vie De la laine qu'elle filait, Au jour le jour, pour qui voulait. Bien qu'elle ne pĂ»t qu'Ă grand'peine Tirer son pain de cette laine, Encor sut-elle avoir du coeur, Et, dans sa tĂÂȘte florentine, Loger la joie et la douleur. Ce ne fut pas un grand seigneur Qui voulut d'elle, on l'imagine, Mais un garçon de bonne mine Dont la besogne Ă©tait d'aller, Donnant de la laine Ă filer Pour un marchand de drap, son maĂtre. Pascal, c'est le nom du garçon, Avait, en mainte occasion, LaissĂ© son amitiĂ© paraĂtre; Et, soit faute de s'y connaĂtre, Soit qu'elle n'y vĂt point de mal, L'heure oĂÂč devait venir Pascal Mettait Simone Ă la fenĂÂȘtre. LĂ , lui rĂ©pondant de son mieux, Sans en souhaiter davantage, En le voyant jeune et joyeux, Elle montrait sur son visage Le plaisir que prenaient ses yeux; Puis, travaillant en son absence, De tout son coeur elle filait, Songeant, pour prendre patience, De qui sa laine lui venait, Et baisant tout bas son rouet, Non sans chanter quelque romance. D'autre part, le garçon montrait De jour en jour un nouveau zĂšle Pour sa laine, et ne trouvait rien J'ai dit que Simone Ă©tait belle Qui fĂ»t plus tĂÂŽt fait ni si bien Qu'un fuseau dĂ©vidĂ© par elle. L'un soupirant, l'autre filant, La saison des fleurs s'en mĂÂȘlant, Enfin, comme il n'est en ce monde Si petite herbe sous le pied Qu'un jour de printemps ne fĂ©conde, Ni si fugitive amitiĂ© Dont il ne germe une amourette, Un jour advint que le fuseau Tomba par terre, et la fillette Entre les bras du jouvenceau. PrĂšs des barriĂšres de la ville Etait alors un beau jardin, Lieu charmant, solitaire asile, Ouvert pourtant soir et matin. L'Ă©colier, son livre Ă la main, Le rĂÂȘveur avec sa paresse, L'amoureux avec sa maĂtresse, Entraient lĂ comme en paradis Car la libertĂ© fut jadis Un des trĂ©sors de l'Italie, Comme la musique et l'amour. Le bon Pascal voulut un jour En ce lieu mener son amie, Non pour lire ni pour rĂÂȘver, Mais voir s'ils n'y pourraient trouver Quelque banc au coin d'une allĂ©e OĂÂč se dire, sans trop de mots, De ces secrets que les oiseaux Se racontent sous la feuillĂ©e. SitĂÂŽt formĂ©, sitĂÂŽt conclu, Ce projet n'avait point dĂ©plu A la brunette filandiĂšre, Et, le dimanche Ă©tant venu, AprĂšs avoir dit Ă son pĂšre Qu'elle avait dessein d'aller faire Ses dĂ©votions Ă Saint-Gal, Au lieu marquĂ©, brave et lĂ©gĂšre, Elle courut trouver Pascal. Avant de se mettre en campagne, Il faut savoir qu'elle avait pris, Selon l'usage du pays, Une voisine pour compagne; Ce n'est pas lĂ comme Ă Paris; L'amour ne va pas sans amis. Bien est-il que cette voisine Causa plus de mal que de bien. Belle ou laide, je n'en sais rien, Boccace la nomme Lagine. Le jeune homme, de son cĂÂŽtĂ©, Vint pareillement escortĂ© D'un voisin surnommĂ© le Strambe, Ce qui veut dire proprement Que, sans boiter prĂ©cisĂ©ment, Il louchait un peu d'une jambe. Mais n'importe. EntrĂ©s au jardin, Nos couples se prirent la main, Le voisin avec la voisine, Et chacun suivit son chemin. Pendant que le Strambe et Lagine Au soleil allaient faire un tour, Cherchant Ă coudre un brin d'amour, Au fond des bois, sous la ramĂ©e, Pascal, menant sa bien-aimĂ©e, Trouva bientĂÂŽt ce qu'il cherchait, Une touffe d'herbe entassĂ©e, Et le bonheur qui l'attendait. Comment cette heure fut passĂ©e, Le dira qui sait ce que c'est; Deux bras amis, blancs comme lait, Un rideau vert, un lit de mousse, La vie, hĂ©last c'est ce qui fait Qu'elle est si cruelle et si douce. Le hasard voulut que ce lieu FĂ»t au penchant d'une prairie. ĂâĄĂ et lĂ , comme il plaĂt Ă Dieu, L'herbe courait fraĂche et fleurie; Et comme un peu de causerie Vient toujours aprĂšs le plaisir, Toujours du moins lorsque l'on aime, Car autrement le bonheur mĂÂȘme Est sans espoir ni souvenir, Nos amoureux, assis par terre, CommencĂšrent Ă deviser, Entre le rire et le baiser, D'un bon dĂner qu'ils voulaient faire En ce lieu mĂÂȘme, Ă leur loisir; La place leur devenait chĂšre, Il leur fallait y revenir. Tout en jasant sous la verdure, Le jouvenceau, par aventure, Prit une fleur dans un buisson. Quelle fleur? Le pauvre garçon N'en savait rien, et je l'ignore; N'y pouvant croire aucun danger, Il la porta, sans y songer, A sa lĂšvre brĂ»lante encore De ces baisers si dĂ©sirĂ©s, Et si lentement savourĂ©s. Puis, revenant Ă la pensĂ©e Qu'ils avaient tous deux caressĂ©e, Il parla d'abord quelque temps, Tenant cette herbe entre ses dents; Mais il ne continua guĂšre Que le visage lui changea. PĂÂąle et mourant sur la bruyĂšre Tout Ă coup il se souleva, Appelant Simone, et dĂ©jĂ EntourĂ© de l'ombre Ă©ternelle; Il Ă©tendit les bras vers elle, Perdit la parole et tomba. Bien que ce fĂ»t chose trop claire Qu'il eĂ»t ainsi trouvĂ© la mort, La pauvre Simone d'abord Ne put croire Ă tant de misĂšre Que d'avoir perdu son ami, Et le voir s'en aller ainsi Sans adieu, plainte, ni priĂšre. Tremblante elle courut Ă lui, Croyant qu'il s'Ă©tait endormi Dans quelque douleur passagĂšre, Et le serra tout dĂ©failli, Non plus en amant, mais en frĂšre. Qu'eĂ»t-elle fait? Les pauvres gens, HabituĂ©s Ă la souffrance, Gardent jusqu'aux derniers instants Leur unique bien, l'espĂ©rance; Mais la Mort vient, qui le leur prend. DĂ©jĂ le spectre aux mains avides Etalait ses traces livides Sur l'homme presque encor vivant; Les beaux yeux, les lĂšvres chĂ©ries, Se couvraient d'un masque de sang MarquĂ© du fouet des Furies. BientĂÂŽt ce corps inanimĂ©, Si beau naguĂšre et tant aimĂ©, Fut un tel objet d'Ă©pouvante, Que le regard de son amante Avec horreur s'en dĂ©tourna. Aux cris que Simone jeta, Strambe accourut avec Lagine, Et par malheur vinrent aussi Les gens d'une maison voisine. Quand le peuple s'assemble ainsi, C'est toujours sur quelque ruine. Ici surtout ce fut le cas. Ceux qui firent les premiers pas TrouvĂšrent Simone Ă©tendue AuprĂšs du corps de son amant, En sorte qu'on crut un moment Que, par une cause inconnue, Ils avaient expirĂ© tous deux. PlĂ»t au ciel! Telle mort pour eux EĂ»t Ă©tĂ© douce et bienvenue. Mais Simone rouvrit les yeux Ă Malheureuse, dit le boiteux, Voyant son compagnon sans vie, C'est toi qui l'as assassinĂ©! Ă» A ce mot, le peuple Ă©tonnĂ© S'approche en foule; on se rĂ©crie; Un mĂ©decin est amenĂ©. Il voit un mort, il s'en empare, Observe, consulte et dĂ©clare Que Pascal est empoisonnĂ©. A tous ces discours, Simonette Ne comprenant que son chagrin, Restait, la tĂÂȘte dans sa main, Plus immobile et plus muette Qu'une pierre sur un tombeau. Qui devait parler? C'est Lagine. Venant d'une ĂÂąme fĂ©minine, Un tel courage eĂ»t Ă©tĂ© beau. Ce qu'elle fit, on le devine; Elle se tut, faute de coeur, Et, voyant tomber l'infamie Sur sa compagne et son amie, Au lieu d'avoir de son malheur Compassion, elle en eut peur. Moyennant quoi l'infortunĂ©e, Seule et sans aide contre tous, Devant le juge fut traĂnĂ©e, Et lĂ tomba sur ses genoux, De ses larmes toute baignĂ©e, Et plus qu'Ă demi condamnĂ©e. Le juge, ayant tout entendu, Ne se trouva pas convaincu, Et, soupçonnant quelque mystĂšre, Voulut, sans remettre l'affaire, Incontinent l'examiner, Ne se pouvant imaginer, Ni que la fille fĂ»t coupable, Voyant qu'elle pleurait si fort, Ni que le jeune homme fĂ»t mort Sans une cause vraisemblable. Il prit Simone par la main, Et s'acheminant, sans mot dire, Avec ses gens, vers le jardin, Lui-mĂÂȘme il voulut la conduire Devant le corps du trĂ©passĂ©, Afin qu'elle pĂ»t se dĂ©fendre En sa prĂ©sence, et faire entendre Comment le fait s'Ă©tait passĂ©. Alors, dans sa triste mĂ©moire Rappelant son fidĂšle amour, Du premier jusqu'au dernier jour, Simone conta son histoire Comme je l'ai dite Ă peu prĂšs, - Bien mieux, car les pleurs seuls sont vrais; Mais personne n'y voulut croire. Quand elle en fut Ă raconter Par quelle disgrĂÂące inouĂÂŻe Pascal avait perdu la vie, Voyant tout le monde en douter, Et le juge mĂÂȘme sourire, Pour mieux prouver son simple dire, Elle s'en vint vers l'arbrisseau Sous lequel le froid jouvenceau Dormait, pĂÂąle et mĂ©connaissable; Puis, cueillant une fleur semblable A cette fleur que son ami Sur ses lĂšvres avait placĂ©e, Sa pauvre ĂÂąme eut une pensĂ©e, Qui fut de faire comme lui. Fut-ce douleur, crainte, ignorance? Qu'importe? Pascal l'attendait, Ouvrant ses bras qu'il lui tendait, Dans un asile oĂÂč l'espĂ©rance N'a plus Ă craindre le malheur. SitĂÂŽt qu'elle eut touchĂ© la fleur, Elle mourut. Ames heureuses, A qui Dieu fit cette faveur De partir encore amoureuses, De vous rejoindre sur le seuil, L'un joyeux, l'autre Ă peine en deuil, Et de finir votre misĂšre En vous embrassant sur la terre, Pour aller aussitĂÂŽt aprĂšs LĂ -haut vous aimer Ă jamais! Or maintenant quelle est la plante Qui sut tirer si promptement De tant de dĂ©lices l'amant, De tant de dĂ©sespoir l'amante? Boccace dit en peu de mots, Dans sa simplesse accoutumĂ©e, Que la cause de tant de maux Fut une sauge envenimĂ©e Par un crapaud; mais, Dieu merci! Nous en savons trop aujourd'hui Pour croire aux erreurs de nos pĂšres. Ce serait un cent de vipĂšres, Qu'un enfant leur rirait au nez. Quand les gens sont empoisonnĂ©s, Dans notre siĂšcle de lumiĂšre, On n'y croit pas si promptement. N'er. restĂÂąt-il qu'un ossement, Il faut qu'il sorte de la terre, Pour prouver par-devant notaire Qu'il est mort de telle maniĂšre, A telle heure, et non autrement. Pauvre bonhomme de Florence, A qui, selon toute apparence, Dans les faubourgs de la citĂ© Ce conte avait Ă©tĂ© contĂ© Qui l'aurait voulu croire en France? Braves gens qui riez dĂ©jĂ , L'histoire n'en est pas moins vraie. Cherchez la plante, et trouvez-la, Demain peut-ĂÂȘtre on la verra Dans le sentier ou dans la haie; La FacultĂ© l'appellera Pavot, ciguĂ ou belladone. Ici-bas tout peut se prouver. Le plus difficile Ă trouver N'est pas la plante, c'est Simone. Octobre 1840. 36. SUR LES DĂâ°BUTS DE MESDEMOISELLES RACHEL ET PAULINE GARCIA Ainsi donc, quoi qu'on dise, elle ne tarit pas, La source immortelle et fĂ©conde Que le coursier divin fit jaillir sous ses pas; Elle existe toujours, cette sĂšve du monde, Elle coule, et les dieux sont encore ici-bas! A quoi nous servent donc tant de luttes frivoles, Tant d'efforts toujours vains et toujours renaissants? Un chaos si pompeux d'inutiles paroles, Et tant marteaux impuissants Frappant les anciennes idoles? Discourons sur les arts, faisons les connaisseurs; Nous aurons beau changer d'erreurs Comme un libertin de maĂtresse, Les lilas au printemps seront toujours en fleurs, Et les arts immortels rajeuniront sans cesse. Discutons nos travers, nos rĂÂȘves et nos goĂ»ts, Comparons Ă loisir le moderne et l'antique, Et ferraillons sous ces drapeaux jaloux! Quand nous serons au bout de notre rhĂ©torique, Deux enfants nĂ©s d'hier en sauront plus que nous. Ăâ jeunes coeurs remplis d'antique poĂ©sie, Soyez les bienvenus, enfants chĂ©ris des dieux Vous avez le mĂÂȘme ĂÂąge et le mĂÂȘme gĂ©nie. La douce clartĂ© soit bĂ©nie Que vous ramenez dans nos yeux! Allez! que le bonheur vous suive! Ce n'est pas du hasard un caprice inconstant Qui vous fit naĂtre au mĂÂȘme instant. Votre mĂšre ici-bas, c'est la Muse attentive Qui sur le feu sacrĂ© veille Ă©ternellement. ObĂ©issez sans crainte au dieu qui vous inspire. Ignorez, s'il se peut, que nous parlons de vous. Ces plaintes, ces accords, ces pleurs, ce doux sourire, Tous vos trĂ©sors, donnez-les-nous Chantez enfants, laissez-nous dire. 37. CHANSON Lorsque la coquette EspĂ©rance Nous pousse le coude en passant, Puis Ă tire-d'aile s'Ă©lance, Et se retourne en souriant ; OĂÂč va l'homme ? OĂÂč son coeur l'appelle. L'hirondelle suit le zĂ©phyr, Et moins lĂ©gĂšre est l'hirondelle Que l'homme qui suit son dĂ©sir. Ah ! fugitive enchanteresse, Sais-tu seulement ton chemin ? Faut-il donc que le vieux Destin Ait une si jeune maĂtresse ! 38. TRISTESSE J'ai perdu ma force et ma vie, Et mes amis et ma gaietĂ©; J'ai perdu jusqu'Ă la fiertĂ© Qui faisait croire Ă mon gĂ©nie. Quand j'ai connu la vĂ©ritĂ©, J'ai cru que c'Ă©tait une amie; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en Ă©tais dĂ©jĂ dĂ©goĂ»tĂ©. Et pourtant elle est Ă©ternelle, Et ceux qui se sont passĂ©s d'elle Ici-bas ont tout ignorĂ©. Dieu parle, il faut qu'on lui rĂ©ponde. Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelques fois pleurĂ©. 39. LE RHIN ALLEMAND PAR BECKER TRADUCTION FRANĂâĄAISE Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoi qu'ils le demandent dans leurs cris comme des cor beaux avides; Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe verte; aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots. Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que les coeurs s'abreuveront de son vin de feu; Aussi longtemps que les rocs s'Ă©lĂšveront au milieu de son courant; aussi longtemps que les hautes cathĂ©drales se reflĂ©teront dans son miroir. Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes filles Ă©lancĂ©es. Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, jusqu'Ă ce que les ossements du dernier homme soient ensevelis dans ses vagues. 40. LE RHIN ALLEMAND RĂâ°PONSE A LA CHANSON DE BECKER Nous l'avons eu, votre Rhin allemand, Il a tenu dans notre verre. Un couplet qu'on s'en va chantant Efface-t-il la trace altiĂšre Du pied de nos chevaux marquĂ© dans votre sang?. Nous l'avons eu, votre Rhin allemand. Son sein porte une plaie ouverte, Du jour oĂÂč CondĂ© triomphant A dĂ©chirĂ© sa robe verte. OĂÂč le pĂšre a passĂ©, passera bien l'enfant. Nous l'avons eu, votre Rhin allemand. Que faisaient vos vertus germaines, Quand notre CĂ©sar tout-puissant De son ombre couvrait vos plaines? OĂÂč donc est-il tombĂ©, ce dernier ossement? Nous l'avons eu, votre Rhin allemand. Si vous oubliez votre histoire, Vos jeunes filles, sĂ»rement, Ont mieux gardĂ© notre mĂ©moire; Elles nous ont versĂ© votre petit vin blanc. S'il est. Ă vous, votre Rhin allemand Lavez-y donc votre livrĂ©e; Mais parlez-en moins fiĂšrement. Combien, au jour de la curĂ©e, Etiez-vous de corbeaux contre l'aigle expirant? Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand; Que vos cathĂ©drales gothiques S'y reflĂštent modestement; Mais craignez que vos airs bachiques Ne rĂ©veillent les morts de leur repos sanglant. 41. SOUVENIR J'espĂ©rais bien pleurer, mais je croyais souffrir En osant te revoir, place Ă jamais sacrĂ©e, Ăâ la plus chĂšre tombe et la plus ignorĂ©e OĂÂč dorme un souvenir! Que redoutiez-vous donc de cette solitude, Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main, Alors qu'une si douce et si vieille habitude Me montrait ce chemin? Les voilĂ , ces coteaux, ces bruyĂšres fleuries, Et ces pas argentins sur le sable muet, Ces sentiers amoureux, remplis de causeries, OĂÂč son bras m'enlaçait. Les voilĂ , ces sapins Ă la sombre verdure, Cette gorge profonde aux nonchalants dĂ©tours, Ces sauvages amis, dont l'antique murmure A bercĂ© mes beaux jours. Les voilĂ , ces buissons oĂÂč toute ma jeunesse, Comme un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes pas. Lieux charmants, beau dĂ©sert oĂÂč passa ma maĂtresse, Ne m'attendiez-vous pas? Ah! laissez-les couler, elles me sont bien chĂšres, Ces larmes que soulĂšve un coeur encor blessĂ©! Ne les essuyez pas,-laissez sur mes paupiĂšres Ce voile du passĂ©! Je ne viens point jeter un regret inutile Dans l'Ă©cho de ces bois tĂ©moins de mon bonheur. FiĂšre est cette forĂÂȘt dans sa beautĂ© tranquille, Et fier aussi mon coeur. Que celui-lĂ se livre Ă des plaintes amĂšres, Qui s'agenouille et prie au tombeau d'un ami. Tout respire en ces lieux; les fleurs des cimetiĂšres Ne poussent point ici. Voyez! la lune monte Ă travers ces ombrages. Ton regard tremble encor, belle reine des nuits; Mais du sombre horizon dĂ©jĂ tu te dĂ©gages, Et tu t'Ă©panouis. Ainsi de cette terre, humide encor de pluie, Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour; Aussi calme, aussi pur, de mon ĂÂąme attendrie Sort mon ancien amour. Que sont-ils devenus, les chagrins de ma vie? Tout ce qui m'a fait vieux est bien loin maintenant; Et rien qu'en regardant cette vallĂ©e amie Je redeviens enfant. Ăâ puissance du temps ! ĂÂŽ lĂ©gĂšres annĂ©es ! Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets; Mais la pitiĂ© vous prend, et, sur nos fleurs fanĂ©es Vous ne marchez jamais. Tout mon coeur te bĂ©nit, bontĂ© consolatrice ! Je n'aurais jamais cru que l'on pĂ»t tant souffrir D'une telle blessure, et que sa cicatrice FĂ»t si douce Ă sentir. Loin de moi les vains mots, les frivoles pensĂ©es, Des vulgaires douleurs linceul accoutumĂ©, Que viennent Ă©taler sur leurs amours passĂ©es Ceux qui n'ont point aimĂ© ! Dante, pourquoi dis-tu qu'il n'est pire misĂšre Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur? Quel chagrin t'a dictĂ© cette parole amĂšre, Cette offense au malheur? En est-il donc moins vrai que la lumiĂšre existe, Et faut-il l'oublier du moment qu'il fait nuit? Est-ce bien toi, grande ĂÂąme immortellement triste, Est-ce toi qui l'as dit? Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m'Ă©claire, Ce blasphĂšme vantĂ© ne vient pas de ton coeur. Un souvenir heureux est peut-ĂÂȘtre sur terre Plus vrai que le bonheur. Eh quoi! l'infortunĂ© qui trouve une Ă©tincelle Dans la cendre brĂ»lante oĂÂč dorment ses ennuis, Qui saisit cette flamme et qui fixe sur elle Ses regards Ă©blouis; Dans ce passĂ© perdu quand son ĂÂąme se noie, Sur ce miroir brisĂ© lorsqu'il rĂÂȘve en pleurant, Tu lui dis qu'il se trompe, et que sa faible joie N'est qu'un affreux tourment! Et c'est Ă ta Françoise, Ă ton ange de gloire, Que tu pouvais donner ces mots Ă prononcer, Elle qui s'interrompt, pour conter son histoire, D'un Ă©ternel baiser ! Qu'est-ce donc, juste Dieu, que la pensĂ©e humaine, Et qui pourra jamais aimer la vĂ©ritĂ©, S'il n'est joie ou douleur si juste et si certaine Dont quelqu'un n'ait doutĂ©? Comment vivez-vous donc, Ă©tranges crĂ©atures? Vous riez, vous chantez, vous marchez Ă grands pas; Le ciel et sa beautĂ©, le monde et ses souillures Ne vous dĂ©rangent pas; Mais, lorsque par hasard le destin vous ramĂšne Vers quelque monument d'un amour oubliĂ©, Ce caillou vous arrĂÂȘte, et cela vous fait peine Qu'il vous heurte le piĂ© Et vous criez alors que la vie est un songe; Vous vous tordez les bras comme en vous rĂ©veillant, Et vous trouvez fĂÂącheux qu'un si joyeux mensonge Ne dure qu'un instant. Malheureux ! cet instant oĂÂč votre ĂÂąme engourdie A secouĂ© les fers qu'elle traĂne ici-bas, Ce fugitif instant fut toute votre vie; Ne le regrettez pasl Regrettez la torpeur qui vous cloue Ă la terre, Vos agitations dans la fange et le sang, Vos nuits sans espĂ©rance et vos jours sans lumiĂšre C'est lĂ qu'est le nĂ©ant ! Mais que, vous revient-il de vos froides doctrines? Que demandent au ciel ces regrets inconstants Que vous allez semant sur vos propres ruines, A chaque pas du Temps? Oui, sans doute, tout meurt; ce monde est un grand rĂÂȘve, Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin, Nous n'avons pas plus tĂÂŽt ce roseau dans la main, Que le vent nous l'enlĂšve. Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments Que deux ĂÂȘtres mortels Ă©changĂšrent sur terre, Ce fut au pied d'un arbre effeuillĂ© par les vents, Sur un roc en poussiĂšre. Ils prirent Ă tĂ©moin dĂš leur joie Ă©phĂ©mĂšre Un ciel toujours voilĂ© qui change Ă tout moment, Et des astres sans nom que leur propre lumiĂšre DĂ©vore incessamment. . Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage, La Reur entre leurs mains, l'insecte sous leurs piĂ©s, La source dessĂ©chĂ©e oĂÂč vacillait l'image De leurs traits oubliĂ©s; Et sur tous ces dĂ©bris joignant leurs mains d'argile, Etourdis des Ă©clairs d'un instant de plaisir, Ils croyaient Ă©chapper Ă cet Etre immobile Qui regarde mourir ! - InsensĂ©s ! dit le sage. - Heureux ! dit le poĂšte. Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur, Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiĂšte, Si le vent te fait peur? J'ai vu sous le soleil tomber bien d'autres choses Que les feuilles des bois et l'Ă©cume des eaux, Bien d'autres s'en aller que le parfum des roses Et le chant des oiseaux. Mes yeux ont contemplĂ© des objets plus funĂšbres Que Juliette morte au fond de son tombeau, Plus affreux que le toast Ă l'ange des tĂ©nĂšbres PortĂ© par RomĂ©o. J'ai vu ma seule amie, Ă jamais la plus chĂšre, Devenue elle-mĂÂȘme un sĂ©pulcre blanchi, Une tombe vivante oĂÂč flottait la poussiĂšre De notre mort chĂ©ri, De notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde, Nous avions sur nos coeurs si doucement bercĂ©! C'Ă©tait plus qu'une vie, hĂ©las! c'Ă©tait un monde Qui s'Ă©tait effacĂ©! Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire, Je l'ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois. Ses lĂšvres s'entr'ouvraient, et c'Ă©tait un sourire, Et c'Ă©tait une voix; Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage, Ces regards adorĂ©s dans les miens confondus; Mon coeur, encor plein d'elle, errait sur son visage, Et ne la trouvait plus. Et pourtant j'aurais pu marcher alors vers elle Entourer de mes bras ce sein vide et glacĂ©, Et j'aurais pu crier Ă Qu'as-tu fait, infidĂšle, Qu'as-tu fait du passĂ©? Ă» Mais non il me semblait qu'une femme inconnue Avait pris par hasard cette voix et ces yeux; Et je laissai passer cette froide statue En regardant les cieux. Eh bien! ce fut sans doute une horrible misĂšre Que ce riant adieu d'un ĂÂȘtre inanimĂ©. Eh bien! qu'importe encore? Ăâ nature! Ăâ ma mĂšre! En ai-je moins aimĂ©? La foudre maintenant peut tomber sur ma -tĂÂȘte Jamais ce souvenir ne peut m'ĂÂȘtre arrachĂ©! Comme le matelot brisĂ© par la tempĂÂȘte, Je m'y tiens attachĂ©. Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent; Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain, Ni si ces vastes cieux Ă©claireront demain Ce qu'ils ensevelissent. Je me dis seulement Ă A cette heure, en ce lieu, Un jour, je fus aimĂ©, j'aimais, elle Ă©tait belle. J'enfouis ce trĂ©sor dans mon ĂÂąme immortelle, Et je l'emporte Ă Dieu! Ă» FĂ©vrier 1841. 42. SUR LA PARESSE A M. B... Ă Oui, j'Ă©cris rarement et me plais de le faire Non pas que la paresse en moi soit ordinaire; Mais, sitĂÂŽt que je prends la plume Ă ce dessein, Je crois prendre en galĂšre une rame Ă la main. Qui croyez-vous, mon cher, qui parle de la sorte? C'est Alfred, direz-vous, ou le diable m'emporte! Non, ami. PlĂ»t Ă Dieu que j'eusse dit si bien Et si net et si court pourquoi je ne dis rien! L'esprit mĂÂąle et hautain dont la sobre pensĂ©e Fut dans ces rudes vers librement cadencĂ©e Otez votre chapeau, c'est Mathurin RĂ©gnier, De l'immortel MoliĂšre immortel devancier; Qui ploya notre langue, et dans sa cire molle Sut pĂ©trir et dresser la romaine hyperbole, Premier maĂtre jadis sous lequel j'Ă©crivis, Alors que du voisin je prenais les avis, Et qui me fut montrĂ©, dans l'ĂÂąge oĂÂč tout s'ignore, Par de plus fiers que moi, qui l'imitent encore; Mais la cause Ă©tait bonne, et, quel qu'en soit l'effet, Quiconque m'a fait voir cette route a bien fait. Or je me demandais hier dans la solitude; Ce coeur sans peur, sans gĂÂȘne et sans inquiĂ©tude, Qui vĂ©cut et mourut dans un si brave ennui, S'il se taisait jadis, qu'eĂ»t-il fait aujourd'hui? Alors Ă mon esprit se prĂ©sentaient en hĂÂąte Nos vices, nos travers, et toute cette pĂÂąte Dont il aurait su faire un plat de son mĂ©tier A nous dĂ©sopiler pendant un siĂšcle entier D'abord, le grand flĂ©au qui nous rend tous malades, Le seigneur journalisme et ses pantalonnades; Ce droit quotidien qu'un sot a de berner Trois ou quatre milliers de sots, Ă dĂ©jeuner; Le rĂšgne du papier, l'abus de l'Ă©criture, Qui d'un plat feuilleton fait une dictature, Tonneau d'encre bourbeux par FrĂ©ron dĂ©foncĂ©, Dont, jusque sur le trĂÂŽne, on est Ă©claboussĂ©, En second lieu, nos moeurs, qui se croient plus sĂ©vĂšres, Parce que nous cachons et nous rinçons nos verres, Quand nous avons commis dans quelque coin honteux Ces Ă©ternels pĂ©chĂ©s dont pouffaient nos aĂÂŻeux; Puis nos discours pompeux, nos fleurs de bavardage, L'esprit europĂ©en de nos coqs de village, Ce bel art si choisi d'offenser poliment, Et de se souffleter parlementairement; Puis, nos livres mort-nĂ©s, nos poussives chimĂšres, PĂÂąture des portiers; et ces pauvres commĂšres, Qui, par besoin d'amants ou faute de maris, Font du moins leur besogne en pondant leurs Ă©crits; Ensuite, un mal profond, la croyance envolĂ©e, La priĂšre inquiĂšte, errante et dĂ©solĂ©e, Et, pour qui joint les mains, pour qui lĂšve les yeux, Une croix en poussiĂšre et le dĂ©sert aux cieux; Ensuite, un mal honteux, le bruit de la monnaie, La jouissance brute, et qui croit ĂÂȘtre vraie, La mangeaille, le vin, l'Ă©goĂÂŻsme hĂ©bĂ©tĂ©, Qui se berce en ronflant dans sa brutalitĂ©; Puis un tyran moderne, une peste nouvelle, La mĂ©diocritĂ© qui ne comprend rien qu'elle, Qui, pour chauffer la cuve oĂÂč son fer fume et bout, Y jetterait le bronze oĂÂč CĂ©sar est debout, Instinct de la basoche, odeur d'Ă©picerie, Qui fait lever le coeur Ă la mĂšre patrie, Capable, avec le temps, de la dĂ©shonorer, Si sa fiertĂ© native en pouvait s'altĂ©rer; Ensuite, un tort lĂ©ger, tant il est ridicule, Et qui ne vaut pas mĂÂȘme un revers de fĂ©rule, Les lamentations des chercheurs d'avenir, Ceux qui disent Ma soeur, ne vois-tu rien venir? Puis, un mal dangereux qui touche Ă tous les crimes, La sourde ambition de ces tristes maximes Qui ne sont mĂÂȘme pas de vieilles vĂ©ritĂ©s, Et qu'on vient nous donner comme des nouveautĂ©s; Vieux galons de Rousseau, dĂ©froque de Voltaire, Carmagnole en haillons volĂ©e Ă Robespierre, Charmante garde-robe oĂÂč sont emmaillotĂ©s Du peuple souverain les courtisans crottĂ©s; Puis enfin, tout au bas, la derniĂšre de toutes, La fiĂšvre de ces fous qui s'en vont par les routes Arracher la charrue aux mains du laboureur, Dans l'atelier dĂ©sert corrompre le malheur, Au nom d'un Dieu de paix qui nous prescrit l'aumĂÂŽne TraĂner au carrefour le pauvre qui frissonne, D'un fer rouillĂ© de sang armer sa maigre main, Et se sauver dans l'ombre en poussant l'assassin. Qu'aurait dit Ă cela ce grand traĂneur d'Ă©pĂ©e, Ce flĂÂąneur Ă qui prenait les vers Ă la pipĂ©e Ă»? Si dans ce gouffre obscur son regard eĂ»t plongĂ©, Sous quel Ă©trange aspect l'eĂ»t-il envisagĂ©? Quelle affreuse tristesse ou quel rire homĂ©rique EĂ»t ouvert ou serrĂ© ce coeur mĂ©lancolique? Se fĂ»t-il contentĂ© de nous prendre en pitiĂ©, De consoler sa vie avec quelque amitiĂ©, Et de laisser la foule Ă©tourdir ses oreilles, Comme un berger qui dort au milieu des abeilles? Ou bien, le coeur Ă©mu d'un mĂ©pris gĂ©nĂ©reux, Aurait-il lĂ -dessus versĂ©, comme un vin vieux, Ses hardis hiatus, flot jailli du Parnasse, OĂÂč DesprĂ©aux mĂÂȘla sa tisane Ă la glace? Certes, s'il eĂ»t parlĂ©, ses robustes gros mots Auraient de pied en cap Ă©bouriffĂ© les sots Qu'il se fĂ»t abattu sur une telle proie, L'ombre de JuvĂ©nal en eĂ»t frĂ©mi de joie, Et sur ce noir torrent qui mĂšne tout Ă rien Quelques mots flotteraient, dits pour les gens de bien. Franchise du vieux temps, muse de la patrie, OĂÂč sont ta verte allure et ta sauvagerie? Comme ils tressailleraient, les paternels tombeaux, Si ta voix douce et rude en frappait les Ă©chos! Comme elles tomberaient, nos gloires mendiĂ©es, De patois Ă©trangers nos muses barbouillĂ©es, Devant toi qui puisas ton immortalitĂ© Dans ta beautĂ© fĂ©conde et dans ta libertĂ©! Avec quelle rougeur et quel piteux visage Notre bĂ©gueulerie entendrait ton langage, Toi qu'un juron gaulois n'a jamais fait bouder, Et qui, ne craignant rien, ne sais rien marchander. Quel rĂ©giment de fous, que de marionnettes, Quel troupeau de mulets dandinant leurs sonnettes, Quelle procession de pantins dĂ©solĂ©s, Passeraient devant nous, par ta voix appelĂ©s! Et quel plaisir de voir, sans masque ni lisiĂšres, A travers le chaos de nos folles misĂšres, Courir en souriant tes beaux vers ingĂ©nus, TantĂÂŽt lĂ©gers, tantĂÂŽt boiteux, toujours pieds nus! GaietĂ©, gĂ©nie heureux, qui fus jadis le nĂÂŽtre, Rire dont on riait d'un bout du monde Ă l'autre, Esprit de nos aĂÂŻeux, qui te rĂ©jouissais Dans l'Ă©ternel bon sens, lequel est nĂ© français, Fleurs de notre pays, qu'ĂÂȘtes-vous devenues? L'aigle s'est-il lassĂ© de planer dans les nues, Et de tenir toujours son regard arrĂÂȘtĂ© Sur l'astre tout-puissant d'oĂÂč jaillit la clartĂ©? VoilĂ donc, l'autre soir, quelle Ă©tait ma pensĂ©e, Et plus je m'y tenais la cervelle enfoncĂ©e, Moins je m'imaginais que le vieux Mathurin EĂ»t montrĂ©, de ce temps, ni gaietĂ© ni chagrin. Ă Eh quoi! me direz-vous, il nous eĂ»t laissĂ© faire, Lui qu'un mauvais dĂner pouvait mettre en colĂšre! Lui qui s'effarouchait, grand enfant sans raison, D'une femme infidĂšle et d'une trahison! Lui qui se redressait, comme un serpent dans l'herbe, Pour une balourdise. Ă©chappĂ©e Ă Malherbe, Et qui poussa l'oubli de tout respect humain Jusqu'Ă daigner rosser Berthelot de sa main ! Ă» Oui, mon cher, ce mĂÂȘme homme, et par la raison mĂÂȘme Que son coeur dĂ©bordant poussait tout Ă l'extrĂÂȘme, Et qu'au moindre sujet qui venait l'animer, Sachant si bien haĂÂŻr, il savait tant aimer, Il eĂ»t trouvĂ© ce siĂšcle indigne de satire, Trop vain pour en pleurer, trop triste pour en rire, Et, quel qu'en fĂ»t son rĂÂȘve, il l'eĂ»t voulu garder, Il n'est que trop facile, Ă qui sait regarder, De comprendre pourquoi tout est malade en France; Le mal des gens d'esprit, c'est leur indiffĂ©rence, Celui des gens de coeur, leur inutilitĂ©. Mais Ă quoi bon venir prĂÂȘcher la vĂ©ritĂ©, Et devant les badauds Ă©taler sa faconde, Pour rĂ©pĂ©ter en vers ce que dit tout le monde? Sur notre Ă©tat prĂ©sent qui s'abuse aujourd'hui? Comme dit Figaro Ă Qui trompe-t-on ici ? Ă» D'ailleurs est-ce un plaisir d'exprimer sa pensĂ©e? L'hirondelle s'envole, un goujat l'a blessĂ©e; Elle tombe, palpite et meurt, et le passant Aperçoit par hasard son pied tachĂ© de sang. HĂ©las! pensĂ©e Ă©crite, hirondelle envolĂ©e! Dieu sait par quel chemin elle s'en est allĂ©e! Et quelle main la tue au sortir de son nid! Non, j'en suis convaincu, Mathurin n'eĂ»t rien dit. Ce n'est pas, en parlant, qu'il en eĂ»t craint la suite; Sa tĂÂȘte allait bon train, son coeur encor plus vite, Et de lui dire non Ă ce qu'il avait vu Un journaliste mĂÂȘme eĂ»t Ă©tĂ© mal venu. Il n'eut pas craint non plus que sa faveur trahie EĂ»t fait au cardinal rayer son abbaye; Des compliments de cour et des canonicats, Si ce n'est pour l'argent, il n'en fit pas grand cas. Encor moins eĂ»t-il craint qu'on fĂ»t venu lui dire Et vous, d'oĂÂč venez-vous pour faire une satire? De quel droit parlez-vous, n'ayant jamais rien fait Que d'aller chez Margot, sortant du cabaret? Car il eĂ»t rĂ©pondu N'en soyez point en peine; Plus que votre bon sens ma dĂ©raison est saine; Chancelant que je suis de ce jus du caveau, Plus honnĂÂȘte est mon coeur, et plus franc mon cerveau Que vos grands airs charitĂ©s d'un ton de JĂ©rĂ©mie. A la barbe du siĂšcle il eĂ»t aimĂ© sa mie, Et qui l'eĂ»t abordĂ© n'aurait eu pour tout prix Que beaucoup de silence, et qu'un peu de mĂ©pris. Ami, vous qui voyez vivre, et qui savez comme, Vous dont l'habiletĂ© fut d'ĂÂȘtre un honnĂÂȘte homme, A vous s'en vont ces vers, au hasard Ă©bauchĂ©s, Qui vaudraient encor moins s'ils Ă©taient plus cherchĂ©s. Mais vous me reprochez sans cesse mon silence; C'est vrai l'ennui m'a pris de penser en cadence, Et c'est pourquoi, lisant ces vers d'un fainĂ©ant, Qui n'a fait que trois pas, mais trois pas de gĂ©ant, De vous les envoyer il m'a pris fantaisie, Afin que vous sachiez comment la poĂ©sie A vĂ©cu de tout temps, et que les paresseux Ont Ă©tĂ© quelquefois des gens aimĂ©s des dieux. AprĂšs cela, mon cher, je dĂ©sire et j'espĂšre Pour finir Ă peu prĂšs par un vers de MoliĂšre Que vous vous guĂ©rirez du soin que vous prenez De me venir toujours jeter ma lyre au nez. Novembre 1842. 43. LE MIE PRIGIONI On dit ĂTriste comme la porte D'une prison. Ă» - Et je crois; le diable m'emporte! Qu'on a raison. D'abord, pour ce qui me regarde, Mon sentiment Est qu'il vaut mieux monter sa garde, DĂ©cidĂ©ment. Je suis, depuis une semaine, Dans un cachot, Et je m'aperçois avec peine Qu'il fait trĂšs chaud. Je vais bouder Ă la fenĂÂȘtre, Tout en fumant; Le soleil commence Ă paraĂtre Tout doucement. C'est une belle perspective, De grand matin, Que des gens qui font la lessive Dans le lointain. Pour se distraire, si l'on bĂÂąille, On aperçoit D'abord une longue muraille, Puis un long toit. Ceux Ă qui ce sĂ©jour tranquille Est inconnu Ignorent l'effet d'une tuile Sur un mur nu. Je n'aurais jamais cru moi-mĂÂȘme, Sans l'avoir vu, Ce que ce spectacle suprĂÂȘme A d'imprĂ©vu. Pourtant les rayons de l'automne Jettent encor Sur ce toit plat et monotone Un rĂ©seau d'or. Et ces cachots n'ont rien de triste, Il s'en faut bien Peintre ou poĂšte, chaque artiste Y met du sien. De dessins, de caricatures Ils sont couverts. ĂâĄĂ et lĂ quelques Ă©critures Semblent des vers. Chacun tire une rĂÂȘverie De son bonnet Celui-ci, la Vierge Marie, L'autre, un sonnet. LĂ , c'est Madeleine en peinture, Pieds nus, qui lit; VĂ©nus rit sous la couverture, Au pied du lit. Plus loin, c'est la Foi, l'EspĂ©rance, La CharitĂ©, Grands croquis faits Ă toute outrance, Non sans beautĂ©. Une Andalouse assez gaillarde, Au cou mignon, Est dans un coin qui vous regarde D'un air grognon. Celui qui fit, je le prĂ©sume, Ce mĂ©daillon, Avait un gentil brin de plume A son crayon. Le Christ regarde Louis-Philippe. D'un air surpris; Un bonhomme fume sa pipe Sur le lambris. Ensuite vient un paysage TrĂšs compliquĂ©, OĂÂč l'on voit qu'un monsieur trĂšs sage S'est appliquĂ©. Dirai-je quelles odalisques Les peintres font, A leurs trĂšs grands pĂ©rils et risques, Jusqu'au plafond? Toutes ces lettres effacĂ©es Parlent pourtant; Elles ont vĂ©cu, ces pensĂ©es, FĂ»t-ce un instant. Que de gens, captifs pour une heure, Tristes ou non, Ont Ă cette pauvre demeure LaissĂ© leur nom! Sur ce vieux lit oĂÂč je rimaille Ces vers perdus, Sur ce traversin oĂÂč je bĂÂąille A bras tendus, Combien d'autres ont mis leur tĂÂȘte, Combien ont mis Un pauvre corps, un coeur honnĂÂȘte Et sans amis! Qu'est-ce donc? en rĂÂȘvant Ă vide Contre un barreau, Je sens quelque chose d'humide Sur le carreau. Que veut donc dire cette larme Qui tombe ainsi, Et coule de mes yeux, sans charme Et sans souci? Est-ce que j'aime ma maĂtresse? Non, par ma foi! Son veuvage ne l'intĂ©resse Pas plus que moi. Est-ce que je vais faire un drame? Par tous les dieux! Chanson pour chanson, une femme Vaut encor mieux. Sentirais-je quelque ingĂ©nue VellĂ©itĂ© D'aimer cette belle inconnue, La LibertĂ©? On dit, lorsque ce grand fantĂÂŽme Est verrouillĂ©, Qu'il a l'air triste comme un tome DĂ©pareillĂ©. Est-ce que j'aurais quelque dette? Mais, Dieu merci! Je suis en lieu sĂ»r on n'arrĂÂȘte Personne ici. Cependant cette larme coule, Et je la vois Qui brille en tremblant et qui roule Entre mes doigts. Elle a raison, elle veut dire Pauvre petit, A ton insu ton coeur respire Et t'avertit Que le peu de sang qui l'anime Est ton seul bien, Que tout le reste est pour la rime Et ne dit rien. Mais nul ĂÂȘtre n'est solitaire, MĂÂȘme en pensant, Et Dieu n'a pas fait pour te plaire Ce peu de sang. Lorsque tu railles ta misĂšre D'un air moqueur, Tes amis, ta soeur et ta mĂšre Sont dans ton coeur. Cette pĂÂąle et faible Ă©tincelle Qui vit en toi, Elle marche, elle est immortelle, Et suit sa loi. Pour la transmettre, il faut soi-mĂÂȘme La recevoir, Et l'on songe Ă tout ce qu'on aime Sans le savoir. 20 Septembre 1842. 44. RAPPELLE-TOI VERGISS MEIN NICHT PAROLES FAITES SUR LA MUSIQUE DE MOZART Rappelle-toi, quand l'Aurore craintive Ouvre au Soleil son palais enchantĂ©; Rappelle-toi, lorsque la nuit pensive Passe en rĂÂȘvant sous son voile argentĂ©; A l'appel du plaisir lorsque ton sein palpite, Aux doux songes du soir lorsque l'ombre t'invite, Ecoute au fond des bois Murmurer une voix Rappelle-toi. Rappelle-toi, lorsque les destinĂ©es M'auront de toi pour jamais sĂ©parĂ©, Quand le chagrin, l'exil et les annĂ©es Auront flĂ©tri ce coeur dĂ©sespĂ©rĂ©; Songe Ă mon triste amour, songe Ă l'adieu suprĂÂȘme ! L'absence ni le temps ne sont rien quand on aime. Tant que mon coeur battra, Toujours il te dira Rappelle-toi. Rappelle-toi, quand sous la froide terre Mon coeur brisĂ© pour toujours dormira; Rappelle-toi, quand la fleur solitaire Sur mon tombeau doucement s'ouvrira. Je ne te verrai plus; mais mon ĂÂąme immortelle Reviendra prĂšs de toi comme une soeur fidĂšle. Ecoute dans la nuit, Une voix qui gĂ©mit Rappelle-toi. 45. MARIE SONNET Ainsi, quand la fleur printaniĂšre Dans les bois va s'Ă©panouir, Au premier souffle du zĂ©phyr Elle sourit avec mystĂšre; Et sa tige fraĂche et lĂ©gĂšre, Sentant son calice s'ouvrir, Jusque dans le sein de la terre FrĂ©mit de joie et de dĂ©sir. Ainsi, quand ma douce Marie Entr'ouvre sa lĂšvre chĂ©rie, Et lĂšve, en chantant, ses yeux bleus, Dans l'harmonie et la lumiĂšre Son ĂÂąme semble tout entiĂšre Monter en tremblant vers les cieux. 46. Rondeau "Fut-il jamais..." Fut-il jamais douceur de coeur pareille Ă⏠voir Manon dans mes bras sommeiller ? Son front coquet parfume l'oreiller ; Dans son beau sein j'entends son coeur qui veille. Un songe passe, et s'en vient l'Ă©gayer. Ainsi s'endort une fleur d'Ă©glantier, Dans son calice enfermant une abeille. Moi, je la berce ; un plus charmant mĂ©tier Fut-il jamais ? Mais le jour vient, et l'Aurore vermeille Effeuille au vent son bouquet printanier. Le peigne en main et la perle Ă l'oreille, Ă⏠son miroir Manon court m'oublier. HĂ©las ! l'amour sans lendemain ni veille Fut-il jamais ? 47. A MADAME G. SONNET C'est mon avis qu'en route on s'expose Ă la pluie, Au vent, Ă la poussiĂšre, et qu'on peut, le matin, S'Ă©veiller chiffonnĂ©e avec un mauvais teint, Et qu'Ă la longue, en poste, un tĂÂȘte-Ă -tĂÂȘte ennuie. C'est mon avis qu'au monde il n'est pire folie Que d'embarquer l'amour pour un pays lointain. Quoi qu'en dise HĂ©loĂÂŻse ou madame Cottin, Dans un miroir d'auberge on n'est jamais jolie. C'est mon avis qu'en somme un bas blanc bien tirĂ©, Sur une robe blanche un beau ruban moirĂ©, Et des ongles bien nets, sont le bonheur suprĂÂȘme. Que dites-vous, madame, Ă ce raisonnement? Un point, Ă ce sujet, m'Ă©tonne seulement C'est qu'on n'a pas le temps d'y penser quand on aime. 48. A MADAME G. RONDEAU Dans dix ans d'ici seulement, Vous serez un peu moins cruelle. C'est long, Ă parler franchement. L'amour viendra probablement Donner Ă l'horloge un coup d'aile. Votre beautĂ© nous ensorcelle, Prenez-y garde cependant On apprend plus d'une nouvelle En dix ans. Quand ce temps viendra, d'un amant Je serai le parfait modĂšle, Trop bĂÂȘte pour ĂÂȘtre inconstant, Et trop laid pour ĂÂȘtre infidĂšle. Mais vous serez encor trop belle Dans dix ans. 1842, 49. APRĂËS UNE LECTURE I Ton livre est ferme et franc, brave homme, il fait aimer. Au milieu des bavards qui se font imprimer,. Des grands noms inconnus dont la France est lassĂ©e, Et de ce bruit honteux qui salit la pensĂ©e, Il est doux de rĂÂȘver avant de le fermer, Ton livre, et de sentir tout son coeur s'animer. II L'avez-vous jamais lu, marquise? et toi, Lisette? Car ce n'est que pour vous, grande dame ou grisette, Sexe adorable, absurde, exĂ©crable et charmant, Que ce pauvre badaud qu'on appelle un poĂšte Par tous les temps qu'il fait s'en va le nez au vent, Toujours fier et trompĂ©, toujours humble et rĂÂȘvant. III Que nous font, je vous prie, et que pourraient nous faire, A nous autres, rimeurs, de qui la grande affaire Est de nous consoler en arrangeant des mots, Que nous font les sifflets, les cris ou les bravos? Nous chantons Ă tue-tĂÂȘte; il faut bien que la terre Nous rĂ©ponde, aprĂšs tout, par quelques vains Ă©chos IV Mais quel bien fait le bruit et qu'importe la gloire? Est-on plus ou moins mort quand on est embaumĂ©? Qu'importe un Ă©colier, sachant trois mots d'histoire, Qui tire son bonnet devant une Ă©critoire, Ou salue en passant un marbre inanimĂ©? Etre admirĂ© n'est rien; l'affaire est d'ĂÂȘtre aimĂ©. V Vive le vieux roman, vive la page heureuse Que tourne sur la mousse une belle amoureuse ! Vive d'un doigt coquet le livre dĂ©chirĂ©, Qu'arrose dans le bain le robinet dorĂ© ! Et que tous les pĂ©dants frappent leur tĂÂȘte creuse, Vive le mĂ©lodrame oĂÂč Margot a pleurĂ©. VI Oh! oh! dira quelqu'un, la chose est un peu rude. N'est-ce rien de rimer avec exactitude? Et pourquoi mettrait-on son fils en pension, Si, pour unique juge, aprĂšs quinze ans d'Ă©tude, On n'a qu'une cornette au bout d'un cotillon? J'en suis bien dĂ©solĂ©, c'est mon opinion. VII Les femmes, j'en conviens, sont assez ignorantes. On ne dit pas tout haut ce qui les rend contentes; Et comme, en gĂ©nĂ©ral, un peu de faussetĂ© Est leur plus grand plaisir aprĂšs la vanitĂ©, On en peut, par hasard, trouver qui sont mĂ©chantes. Mais qu'y voulez-vous faire? elles ont la beautĂ©. VIII Or la beautĂ©, c'est tout. Platon l'a dit lui-mĂÂȘme La beautĂ©, sur la terre, est la chose suprĂÂȘme. C'est pour nous la montrer qu'est faite la clartĂ©. Rien n'est beau que le vrai, dit un vers respectĂ©; Et moi, je lui rĂ©ponds, sans crainte d'un blasphĂšme Rien n'est vrai que le beau, rien n'est vrai sans beautĂ©. IX Quand le soleil entra dans sa route infinie, A son premier regard, de ce monde imparfait Sortit le peu de bien que le ciel avait fait; De la beautĂ© l'amour, de l'amour l'harmonie; Dans ce rayon divin s'Ă©lança le gĂ©nie; VoilĂ pourquoi je dis que Margot s'y connaĂt. X Et j'en dirais bien plus si je me laissais faire. Ma poĂ©tique, un jour, si je puis la donner, Sera bien autrement savante et salutaire. C'est trop peu que d'aimer, c'est trop peu que de plaire Le jour oĂÂč l'HĂ©licon m'entendra sermonner, Mon premier point sera qu'il faut dĂ©raisonner. XI Celui qui ne sait pas, quand la brise Ă©touffĂ©e Soupire au fond des bois son tendre et long chagrin, Sortir seul au hasard, chantant quelque refrain, Plus fou qu'OphĂ©lia de romarin coiffĂ©e, Plus Ă©tourdi qu'un page amoureux d'une fĂ©e, Sur son chapeau cassĂ© jouant du tambourin; XII Celui qui ne voit pas, dans l'aurore empourprĂ©e, Flotter, les bras ouverts, une ombre idĂÂŽlatrĂ©e; Celui qui ne sent pas, quand tout est endormi, Quelque chose qui l'aime errer autour de lui; Celui qui n'entend pas une voix Ă©plorĂ©e Murmurer dans la source et l'appeler ami; XIII Celui qui n'a pas l'ĂÂąme Ă tout jamais aimante, Qui n'a pas pour tout bien, pour unique bonheur, De venir lentement poser son front rĂÂȘveur Sur un front jeune et frais, Ă la tresse odorante, Et de sentir ainsi d'une tĂÂȘte charmante La vie et la beautĂ© descendre dans son coeur; XIV Celui qui ne sait pas, durant les nuits brĂ»lantes Qui font pĂÂąlir d'amour l'Ă©toile de VĂ©nus, Se lever en sursaut, sans raison, les pieds nus, Marcher, prier, pleurer des larmes ruisselantes, Et devant l'infini joindre des mains tremblantes, Le coeur plein de pitiĂ© pour des maux inconnus; XV Que celui-lĂ rature et barbouille Ă son aise; Il peut, tant qu'il voudra, rimer Ă tour de bras, Ravauder l'oripeau qu'on appelle antithĂšse, Et s'en aller ainsi jusqu'au PĂšre-Lachaise, TraĂnant Ă ses talons tous les sots d'ici-bas; Grand homme, si l'on veut; mais poĂšte, non pas. XVI Certes, c'est une vieille et vilaine famille Que celle des frelons et des imitateurs; Allumeurs de quinquets, qui voudraient ĂÂȘtre acteurs. Aristophane en rit, Horace les Ă©trille; Mais ce n'est rien auprĂšs des versificateurs. Le dernier des humains est celui qui cheville. XVII Est-il, je le demande, un plus triste souci Que celui d'un niais qui veut dire une chose, Et qui ne la dit pas, faute d'Ă©crire en prose? J'ai fait de mauvais vers, c'est vrai; mais Dieu merci ! Lorsque je les ai faits, je les voulais ainsi, Et de Wailly ni Boiste, au mains, n'en sont la cause. XVIII Non, je ne connais pas de mĂ©tier plus honteux, Plus sot, plus dĂ©gradant pour la pensĂ©e humaine, Que de se mettre ainsi la cervelle Ă la gĂÂȘne, Pour Ă©crire trois mots quand il n'en faut que deux, Traiter son propre coeur comme un chien qu'on enchaĂne Et fausser jusqu'aux pleurs que l'on a dans les yeux. XIX Ăâ toi qu'appelle encor ta patrie abaissĂ©e, Dans ta tombe prĂ©coce Ă peine refroidi, Sombre amant de la Mort, pauvre LĂ©opardi, Si, pour faire une phrase un peu mieux cadencĂ©e, Il t'eĂ»t fallu jamais toucher Ă ta pensĂ©e, Qu'aurait-il rĂ©pondu, ton coeur simple et hardi? XX Telle fut la vigueur de ton sobre gĂ©nie, Tel fut ton chaste amour pour l'ĂÂąpre vĂ©ritĂ©, Qu'au milieu des langueurs du parler d'Ausonie Tu dĂ©daignas la rime et sa molle harmonie, Pour ne laisser vibrer sur ton luth irritĂ© Que l'accent du malheur et de la libertĂ©. XXI Et pourtant il s'y mĂÂȘle une douceur divine; HĂ©las ! c'est ton amour, c'est la voix de NĂ©rine, NĂ©rine aux yeux brillants qui te faisaient pĂÂąlir, Celle que tu nommais ton Ă Ă©ternel soupir Ă». HĂ©las ! sa maison peinte au pied de la colline Resta dĂ©serte un jour, et tu la vis mourir; XXII Et tu mourus aussi. Seul, l'ĂÂąme dĂ©solĂ©e, Mais toujours calme et bon, sans te plaindre du sort. Tu marchais en chantant dans ta route isolĂ©e. L'heure derniĂšre vint, tant de fois appelĂ©e. Tu la vis arriver, sans crainte et sans remord Et tu goĂ»tas enfin le charme de la mort. Novembre 1842. 50. A sonnet Il faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses, Pour savoir, aprĂšs tout, ce qu'on aime le mieux, Les bonbons, l'OcĂ©an, le jeu, l'azur des cieux, Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses. Il faut fouler aux pieds des fleurs Ă peine Ă©closes ; Il faut beaucoup pleurer, dire beaucoup d'adieux. Puis le coeur s'aperçoit qu'il est devenu vieux, Et l'effet qui s'en va nous dĂ©couvre les causes. De ces biens passagers que l'on goĂ»te Ă demi, Le meilleur qui nous reste est un ancien ami. On se brouille, on se fuit. - Qu'un hasard nous rassemble, On s'approche, on sourit, la main touche la main, Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble, Que l'ĂÂąme est immortelle, et qu'hier c'est demain. 26 avril 1843 51. MIMI PINSON CHANSON Mimi pinson est une blonde, Une blonde que l'on connaĂt. Elle n'a qu'une robe au monde, Landerirette! Et qu'un bonnet. Le Grand Turc en a davantage. Dieu voulut de cette façon La rendre sage. On ne peut pas la mettre en gage, La robe de Mimi Pinson. Mimi Pinson porte une rose, Une rose blanche au cĂÂŽtĂ©. Cette fleur dans son coeur Ă©close, Landerirette! C'est la gaietĂ©. Quand un bon souper la rĂ©veille, Elle fait sortir la chanson De la bouteĂÂŻlle. Parfois il penche sur l'oreille, Le bonnet de Mimi Pinson. Elle a les yeux et la main prestes. Les carabins, matin et soir, Usent les manches de leurs vestes, Landerirette! A son comptoir. Quoique sans maltraiter personne, Mimi leur fait mieux la leçon Qu'Ă la Sorbonne. Il ne faut pas qu'on la chiffonne, La robe de Mimi Pinson. Mimi Pinson peut rester fille, Si Dieu le veut, c'est dans son droit. Elle aura toujours son aiguille, Landerirette! Au bout du doigt. Pour entreprendre sa conquĂÂȘte, Ce n'est pas tout qu'un beau garçon Faut ĂÂȘtre honnĂÂȘte; Car il n'est pas loin de sa tĂÂȘte, Le bonnet de Mimi Pinson. D'un gros bouquet de fleurs d'orange Si l'amour veut la couronner, Elle a quelque chose en Ă©change, Landerirette! A lui donner. Ce n'est pas, on se l'imagine Un manteau sur un Ă©cusson FourrĂ© d'hermine; C'est l'Ă©tui d'une perle fine, La robe de Mimi Pinson. Mimi n'a pas l'ĂÂąme vulgaire, Mais son coeur est rĂ©publicain Aux trois jours elle a fait la guerre, Landerirette! En casaquin. A dĂ©faut d'une hallebarde On l'a vue avec son poinçon Monter la garde. Heureux qui mettra la cocarde Au bonnet de Mimi Pinson! 52. LE TREIZE JUILLET STANCES I La joie est ici-bas toujours jeune et nouvelle, Mais le chagrin n'est vrai qu'autant qu'il a vieilli. A peine si le prince, hier enseveli, Commence Ă s'endormir dans la nuit Ă©ternelle; L'ange qui l'emporta n'a pas fermĂ© son aile; Peut-ĂÂȘtre est-ce bien vite oser parler de lui. II Ce fut un triste jour, quand, sur une civiĂšre, Cette mort sans raison vint nous Ă©pouvanter. Ce fut un triste aspect, quand la nef sĂ©culaire Se para de son deuil comme pour le fĂÂȘter. Ce fut un triste bruit, quand, au glas funĂ©raire, Les faiseurs de romans se mirent Ă chanter. III Nous nous tĂ»mes alors, nous, ses amis d'enfance. Tandis qu'il cheminait vers le sombre caveau, Nous suivions le cercueil en pensant au berceau; Nos pleurs, que nous cachions, n'avaient pas d'Ă©loquence, Et son ombre peut-ĂÂȘtre entendit le silence Qui se fit dans nos coeurs autour de son tombeau. IV Maintenant qu'elle vient, plus vieille d'une annĂ©e, RĂ©veiller nos regrets et nous frapper au coeur, Il faut la saluer, la sinistre journĂ©e OĂÂč ce jeune homme est mort dans sa force et sa fleur, PrĂ©servĂ© du nĂ©ant par l'excĂšs du malheur, Par sa jeunesse mĂÂȘme et par sa destinĂ©e. V A qui donc, juste Dieu, peut-on dire A demain? L'EspĂ©rance et la Mort se sont donnĂ© la main, Et traversent ainsi la terre dĂ©solĂ©e. L'une marche Ă pas lents, toujours calme et voilĂ©e; Sur ses genoux tremblants l'autre tombe en chemin, Et se traĂne en pleurant, meurtrie et mutilĂ©e. VI Ăâ Mort! tes pas sont lents, mais ils sont bien comptĂ©s. Qui donc t'a jamais crue aveugle, inexorable? Qui donc a jamais dit que ton spectre implacable Errait, ivre de sang, frappant de tous cĂÂŽtĂ©s, Balayant au hasard, comme des grains de sable, Les temples, les dĂ©serts, les champs et les citĂ©s? VII Non, non, tu sais choisir. Par instant, sur la terre, Tu peux sembler commettre, il est vrai, quelque erreur; Ta main n'est pas toujours bien sĂ»re, et ta colĂšre MĂ©nage obscurĂ©ment ceux qui savent te plaire, Epargne l'insensĂ©, respecte l'imposteur, Laisse blanchir le vice et languir le malheur. VIII Mais, quand la noble enfant d'une race royale, Fuyant des lourds palais l'antique oisivetĂ©, S'en va dans l'atelier chercher la vĂ©ritĂ©, Et lĂ , crĂ©ant en rĂÂȘve une forme idĂ©ale, Entr'ouvre un marbre pur de sa main virginale, Pour en faire sortir la vie et la beautĂ©; IX Quand cet esprit charmant, quand ce naĂÂŻf gĂ©nie Qui courait Ă sa mĂšre au doux nom de Marie, Sur son oeuvre chĂ©ri penche son front rĂÂȘveur, Et, pour nous peindre Jeanne interrogeant son coeur, A la fille des champs qui sauva la patrie PrĂÂȘte sa piĂ©tĂ©, sa grĂÂące et sa pudeur; X Alors ces nobles mains, qui, du travail lassĂ©es Ne prenaient de repos que le temps de prier, Ces mains riches d'aumĂÂŽne et pleines de pensĂ©es, Ces mains oĂÂč tant de pleurs sont venus s'essuyer, Frissonnent tout Ă coup et retombent glacĂ©es. Le cercueil est Ă Pise; on va nous l'envoyer. XI Et lui, mort l'an passĂ©, qu'avait-il fait, son frĂšre? A quoi bon le tuer? Pourquoi, sur ce brancard, Ce jeune homme expirant suivi par un vieillard? Quel coeur fut assez froid, sur notre froide terre, Ou pour ne pas frĂ©mir, ou pour ne pas se taire, Devant ce meurtre affreux commis par le hasard? XII Qu'avait-il fait que naĂtre et suivre sa fortune, Sur les bancs avec nous venir Ă©tudier, Avec nous rĂ©flĂ©chir, avec nous travailler, Prendre au soleil son rang sur la place commune, De grandeur, hors du coeur, n'en connaissant aucune, Et, puisqu'il Ă©tait prince, apprendre son mĂ©tier? XIII Qu'avait-il fait qu'aimer, chercher, voir par lui-mĂÂȘme Ce que Dieu fit de bon dans sa bontĂ© suprĂÂȘme, Ce qui pĂÂąlit dĂ©jĂ dans ce monde ennuyĂ©? Patrie, honneur, vieux mots dont on rit et qu'on aime, Il vous savait, donnait au pauvre aide et pitiĂ©, Au plus sincĂšre estime, au plus brave amitiĂ©. XIV Qu'avait-il fait enfin, que ce qu'il pouvait faire? Quand le canon grondait, marcher sous la banniĂšre; Quand la France dormait, s'exercer dans les camps. Il s'en fĂ»t souvenu peut-ĂÂȘtre avec le temps; Pendant qu'il Ă©coutait les tambours battre aux champs. Car parfois sa pensĂ©e Ă©tait sur la frontiĂšre, XV Que lui reprocherait mĂÂȘme la calomnie? Jamais coup plus cruel fut-il moins mĂ©ritĂ©? A dĂ©faut de regret, qui ne l'a respectĂ©? Faites parler la foule, et la haine, et l'envie Ni tache sur son front, ni faute dans sa vie. Nul n'a laissĂ© plus pur le nom qu'il a portĂ©. XVI Qu'importe tel parti qui triomphĂ© ou succombe? Quel ennemi du pĂšre ose haĂÂŻr le fils? Qui pourrait insulter une pareille tombe? On dit que, dans un bal, du temps de Charles Dix, Sur les marches du trĂÂŽne il s'arrĂÂȘta jadis. Qu'il y dorme en repos du moins, puisqu'il y tombe. XVII HĂ©las! mourir ainsi, pauvre prince, Ă trente ans! Sans un mot de sa femme, un regard de sa mĂšre, Sans avoir rien pressĂ© dans ses bras palpitants! Pas mĂÂȘme une agonie, une douleur derniĂšre! Dieu seul lut dans son coeur l'ineffable priĂšre Que les anges muets apprennent aux mourants. XVIII Que ce Dieu, qui m'entend, me garde d'un blasphĂšme! Mais je ne comprends rien Ă ce lĂÂąche destin Qui va sur un pavĂ© briser un diadĂšme, Parce qu'un postillon n'a pas sa bride en main. Ăâ vous, qui passerez sur ce fatal chemin, Regardez Ă vos pas, songez Ă qui vous aime! XIX Il aimait nos plaisirs, nos maux l'ont attristĂ©. Dans ce livre Ă©ternel oĂÂč le temps est comptĂ©, Sa main avec la nĂÂŽtre avait tournĂ© la page. Il vivait avec nous, il Ă©tait de notre ĂÂąge. Sa pensĂ©e Ă©tait jeune, avec l'ancien courage; Si l'on peut ĂÂȘtre roi de France, il l'eĂ»t Ă©tĂ©. XX Je le pense et le dis Ă qui voudra m'en croire, Non pas en courtisan qui flatte la douleur, Mais je crois qu'une place est vide dans l'histoire. Tout un siĂšcle Ă©tait lĂ , tout un siĂšcle de gloire, Dans ce hardi jeune homme appuyĂ© sur sa soeur, Dans cette aimable tĂÂȘte, et dans ce brave coeur. XXI Certes, c'eĂ»t Ă©tĂ© beau, le jour oĂÂč son Ă©pĂ©e Dans le sang Ă©tranger lavĂ©e et retrempĂ©e, EĂ»t au pays natal ramenĂ© la fiertĂ©; Pendant que de son art l'enfant prĂ©occupĂ©e, Sur le seuil entr'ouvert laissant la CharitĂ©, EĂ»t fait, avec la Muse, entrer la LibertĂ©. XXII A moi, Nemours! Ă moi, d'Aumale! Ă moi, Joinville! Certes, c'eĂ»t Ă©tĂ© beau, ce cri, dans notre ville, Par le peuple entendu, par les murs rĂ©pĂ©tĂ©; Pendant qu'Ă l'Oratoire, attentive et tranquille, PĂÂąle, et les yeux brillants d'une douce clartĂ©, La soeur eĂ»t invoquĂ© l'Ă©ternelle BontĂ©. XXIII Certes, c'eĂ»t Ă©tĂ© beau, la jeunesse et la vie, Ce qui fut tant aimĂ©, si longtemps attendu, Se rĂ©veillant ainsi dans la mĂšre patrie. J'en parle par hasard pour l'avoir entrevu; Quelqu'un peut en pleurer pour l'avoir mieux connu; C'est sa veuve, c'Ă©tait sa femme et son amie! XXIV Pauvre prince! quel rĂÂȘve Ă ses derniers instants! Une heure qu'est-ce donc qu'une heure pour le Temps?, Une heure a dĂ©tournĂ© tout un siĂšcle. Ăâ misĂšre! Il partait, il allait au camp, presque Ă la guerre. Une heure lui restait; il Ă©tait fils et pĂšre Il voulut embrasser sa mĂšre et ses enfants. XXV C'Ă©tait lĂ que la Mort attendait sa victime Il en fut Ă©pargnĂ© dans les dĂ©serts brĂ»lants OĂÂč l'Arabe fuyant, qui recule Ă pas lents, Autour de nos soldats, que la fiĂšvre dĂ©cime, Rampe, le sabre au poing, sous les buissons sanglants. Mais il voulut revoir Neuilly; ce fut son crime. XXVI Neuilly! charmant sĂ©jour, triste et doux souvenir, Illusions d'enfants, Ă jamais envolĂ©es! Lorsqu'au seuil du palais, dans les vertes allĂ©es, La reine, en souriant, nous regardait courir, Qui nous eĂ»t dit qu'un jour il faudrait revenir Pour y trouver la mort et des tĂÂȘtes voilĂ©es! XXVII Quels projets nous faisions Ă cet ĂÂąge ingĂ©nu OĂÂč toute chose parle, oĂÂč le coeur est Ă nu! Quand, avec tant de force, eut-on tant d'espĂ©rance? Innocente bravoure, audace de l'enfance! Nous croyions l'heure prĂÂȘte et le moment venu; Nous Ă©tions fiers et fous, mais nous avions la France. XXVIII Songe Ă©trange! il est mort, et tout s'est endormi. Comment une espĂ©rance et si juste et si belle Peut-elle devenir inutile et cruelle? Il est mort l'an dernier, et son deuil est fini; La sanglante masure est changĂ©e en chapelle Qui nous dira le reste, et quel ĂÂąge a l'oubli? XXIX Il n'est pas tombĂ© seul en allant Ă Neuilly. Sur neuf,que nous Ă©tions, marchant en compagnie, Combien sont morts! - Albert, son jeune et brave ami, Et Mortemart, et toi, pauvre Laborderie, Qui te hĂÂątais d'aimer pour jouir de la vie, Le meilleur de nous tous et le premier parti! XXX Si le regret vivait, vos noms seraient cĂ©lĂšbres! Amis! - Que cette sombre et triste dĂ©itĂ© Qui prĂÂȘte Ă notre temps sa tremblante clartĂ© Vous Ă©claire en passant de ses torches funĂšbres! Et nous, enfants perdus d'un siĂšcle de tĂ©nĂšbres, Tenons-nous bien la main dans cette obscuritĂ©; XXXI Car la France, hier encor la maĂtresse du monde, A reçu, quoi qu'on dise, une atteinte profonde, Et, comme Juliette, au fond des noirs arceaux, A demi rĂ©veillĂ©e, Ă demi moribonde, TrĂ©buchant dans les plis de sa pourpre en lambeaux, Elle marche au hasard, errant sur des tombeaux. 53. A M. A. T. SONNET Ainsi, mon cher ami, vous allez donc partir ! Adieu; laissez les sots blĂÂąmer votre folie. Quel que soit le chemin, quel que soit l'avenir, Le seul guide en ce monde est la main d'une amie. Vous me laissez pourtant bien seul, moi qui m'ennuie. Mais qu'importe? L'espoir de vous voir revenir Me donnera, malgrĂ© les dĂ©goĂ»ts de la vie, Ce courage d'enfant qui consiste Ă vieillir. Quelquefois seulement, prĂšs de votre maĂtresse, Souvenez-vous d'un coeur qui prouva sa noblesse Mieux que l'Ă©pervier d'or dont mon casque est armĂ©; Qui vous a tout de suite et librement aimĂ©, Dans la force et la fleur de la belle jeunesse, Et qui dort maintenant Ă tout jamais fermĂ©. 17 mai 1843. 54. SONNET A MADAME M. N. Je vous ai vue enfant, maintenant que j'y pense, FraĂche comme une rose et le coeur dans les yeux, - Je vous ai vu bambin, boudeur et paresseux; Vous aimiez lord Byron, les grands vers et la danse. Ă» Ainsi nous revenaient les jours de notre enfance, Et nous parlions dĂ©jĂ le langage des vieux; Ce jeune souvenir riait entre nous deux, LĂ©ger comme un Ă©cho, gai comme l'espĂ©rance. Le lĂÂąche craint le temps parce qu'il fait mourir; Il croit son mur gĂÂątĂ© lorsqu'une fleur y pousse. Ăâ voyageur ami, pĂšre du souvenir ! C'est ta main consolante, et si sage et si douce, Qui consacre Ă jamais un pas fait sur la mousse, Le hochet d'un enfant, un regard, un soupir. Mai 1843. 55. A LA MĂĆ ME I SONNET Quand, par un jour de pluie, un oiseau de passage Jette au hasard un cri dans un chemin perdu, Au fond des bois fleuris, dans son nid de feuillage, Le rossignol pensif a parfois rĂ©pondu. Ainsi fut mon appel de votre ĂÂąme e ntendu, Et vous me rĂ©pondez dans notre cher langage. Ce charme triste et doux, tant aimĂ© d'un autre ĂÂąge, Ce pur toucher du coeur, vous me l'avez rendu. Etait-ce donc bien vous? Si bonne et si jolie, Vous parlez de regrets et de mĂ©lancolie. - Et moi peut-Ă©tre aussi, j'avais un coeur blessĂ©. Aimer n'importe quoi, c'est un peu de folie. Qui nous rapportera le bouquet d'OphĂ©lie De la rive inconnue oĂÂč les flots l'ont laissĂ©? 56. A LA MĂĆ ME II SONNET Vous les regrettiez presque en me les envoyant, Ces vers, beaux comme un rĂÂȘve et purs comme l'aurore. Ce malheureux garçon, disiez-vous en riant, Va se croire obligĂ© de me rĂ©pondre encore. Bonjour, ami sonnet, si doux, si bienveillant, PoĂ©sie, amitiĂ© que le vulgaire ignore, Gentil bouquet de fleurs, de larmes tout brillant, Que dans un noble coeur un soupir fait Ă©clore. Oui, nous avons ensemble, Ă peu prĂšs, commencĂ© A songer ce grand songe oĂÂč le monde est bercĂ©. J'ai perdu des procĂšs trĂšs chers, et j'en appelle. Mais en vous Ă©coutant tout regret a cessĂ©. Meure mon triste coeur, quand ma pauvre cervelle Ne saura plus sentir le charme du passĂ©. 57. STANCES DE M. CHARLES NODIER A M. ALFRED DE MUSSET J'ai lu ta vive OdyssĂ©e CadencĂ©e, J'ai lu tes sonnets aussi, Dieu merci! Pour toi seul l'aimable Muse, Qui t'amuse, RĂ©serve encor des chansons Aux doux sons. Par le faux goĂ»t exilĂ©e Et voilĂ©e, Elle va dans ton rĂ©duit Chaque nuit. LĂ , penchĂ©e Ă ton oreille Qui s'Ă©veille, Elle te berce aux concerts Des beaux vers. Elle sait les harmonies Des GĂ©nies, Et les contes favoris Des pĂ©ris; Les jeux, les danses lĂ©gĂšres Des bergĂšres, Et les rĂ©cits gracieux. Des aĂÂŻeux. Puis, elle se trouve heureuse, L'amoureuse, De prolonger son sĂ©jour Jusqu'au jour. Quand, du haut d'un char d'opale, L'Aube pĂÂąle Chasse les choeurs clandestins Des lutins, Si l'Aurore malapprise L'a surprise, Peureuse, elle part sans bruit Et s'enfuit, En exhalant dans l'espace Qui s'efface Le soupir mĂ©lodieux Des adieux. Fuis, fuis le pays morose De la prose, Ses journaux et ses romans Assommants. Fuis l'altiĂšre pĂ©riode A la mode, Et l'ennui des sots discours, Longs ou courts. Fuis les grammes et les mĂštres De nos maĂtres, JurĂ©s experts en argot Visigoth. Fuis la loi des pĂ©dagogues Froids et rogues, Qui soumettraient tes appas Au compas. Mais reviens Ă la vesprĂ©e, Peu parĂ©e, Bercer encor ton ami Endormi. Juin 1843. 58. RĂâ°PONSE A M. CHARLES NODIER Connais-tu deux pestes femelles Et jumelles Qu'un beau jour tira de l'enfer Lucifer? L'une au teint blĂÂȘme, au coeur de liĂšvre, C'est la FiĂšvre; L'autre est l'Insomnie aux grands yeux Ennuyeux. Non pas cette fiĂšvre amoureuse, Trop heureuse, Qui sait chiffonner l'oreiller Sans bĂÂąiller; Non pas cette belle insomnie Du gĂ©nie, OĂÂč Trilby vient, prĂÂȘt Ă chanter, T'Ă©couter. C'est la fiĂšvre qui s'emmaillote Et grelotte Sous un drap sale et trois coussins TrĂšs malsains. L'autre, comme une huĂtre qui bĂÂąille Dans l'Ă©caille, RĂÂȘve ou rumine, ou fait des vers De travers. VoilĂ , depuis une semaine Toute pleine, L'aimable et gai duo que j'ai HĂ©bergĂ©. Que ce soit donc, si l'on m'accuse, Mon excuse, Pour n'avoir rien ni rĂ©pondu Ni pondu. Ne me fais pas, je t'en conjure, Cette injure De supposer que j'ai faibli Par oubli. L'oubli, l'ennui, font, ce me semble, Route ensemble, TraĂnant, deux Ă deux, leurs pas lents. Nonchalants. Tout se ressent du mal qu'ils causent, Mais ils n'osent Approcher de toi seulement Un moment. Que ta voix si jeune et si vieille, Qui m'Ă©veille, Vient me dĂ©livrer Ă propos Du repos ! Ta muse, ami, toute française, Tout Ă l'aise, Me rend la soeur de la santĂ©, La gaietĂ©. Elle rappelle Ă ma pensĂ©e DĂ©laissĂ©e Les beaux jours et les courts instants, Du bontemps. Lorsque, rassemblĂ©s sous ton aile Paternelle, EchappĂ©s de nos pensions, Nous dansions; Gais comme l'oiseau sur la branche, Le dimanche, Nous rendions parfois matinal L'Arsenal. La tĂÂȘte coquette et fleurie De Marie Brillait comme un bluet mĂÂȘlĂ© Dans le blĂ©. TachĂ©s dĂ©jĂ par l'Ă©critoire, Sur l'ivoire Ses doigts lĂ©gers allaient sautant Et chantant; Quelqu'un rĂ©citait quelque chose, Vers ou prose, Puis nous courions recommencer A danser. Chacun de nous, futur grand homme. Ou tout comme, Apprenait plus vite Ă t'aimer Qu'Ă rimer. Alors, dans la grande boutique Romantique, Chacun avait, maĂtre ou garçon, Sa chanson. Nous allions, brisant les pupitres Et les vitres, Et nous avions plume et grattoir Au comptoir. Hugo portait dĂ©jĂ dans l'ĂÂąme Notre-Dame, Et commençait Ă s'occuper D'y grimper. De Vigny chantait sur sa lyre Ce beau sire Qui mourut sans mettre Ă l'envers Ses bas verts. Antony battait avec Dante Un andante; Emile Ă©bauchait vite et tĂÂŽt Un presto. Sainte-Beuve faisait dans l'ombre, Douce et sombre, Pour un ceil noir, un blanc bonnet, Un sonnet. Et moi, de cet honneur insigne Trop indigne, Enfant par hasard adoptĂ© Et gĂÂątĂ©, Je brochais des ballades, l'une A la lune, L'autre Ă deux yeux noirs et jaloux, Andaloux. Cher temps, plein de mĂ©lancolie, De folie, Dont il faut rendre Ă l'amitiĂ© La moitiĂ© ! Pourquoi sur ces flots oĂÂč s'Ă©lance L'EspĂ©rance, Ne voit-on que le Souvenir Revenir? Ami, toi qu'a piquĂ© l'abeille, Ton coeur veille, Et tu n'en saurais ni guĂ©rir Ni mourir; Mais comment fais-tu donc, vieux maĂtre, Pour renaĂtre? Car tes vers, en dĂ©pit du temps, Ont vingt ans. Si jamais ta tĂÂȘte qui penche Devient blanche, Ce sera comme l'amandier, Cher Nodier. Ce qui le blanchit n'est pas l'ĂÂąge, Ni l'orage; C'est la fraĂche rosĂ©e en pleurs Dans les fleurs. AoĂ»t 1843. 59. A MON FRĂËRE, REVENANT D'ITALIE Ainsi, mon cher, tu t'en reviens Du pays dont je me souviens Comme d'un rĂÂȘve De ces beaux lieux oĂÂč l'oranger Naquit pour nous dĂ©dommager Du pĂ©chĂ© d'Eve. Tu l'as vu, ce ciel enchantĂ© Qui montre avec tant de clartĂ© Le grand mystĂšre; Si pur, qu'un soupir monte Ă Dieu Plus librement qu'en aucun lieu Qui soit sur terre. Tu les as vus, les vieux manoirs De cette ville aux palais noirs Qui fut Florence, Plus ennuyeuse que Milan OĂÂč, du moins, quatre ou cinq fois l'an. Cerrito danse. Tu l'as vue, assise dans l'eau, Portant gaiement son mezzaro, La belle GĂÂȘnes, Le visage peint, l'oeil brillant, Qui babille et joue en riant Avec ses chaĂnes. Tu l'as vu, cet antique port, OĂÂč, dans son grand langage mort, Le flot murmure, OĂÂč Stendhal, cet esprit charmant, Remplissait si dĂ©votement Sa sinĂ©cure. Tu l'as vu, ce fantĂÂŽme altier Qui jadis eut le monde entier Sous son empire. CĂ©sar dans sa pourpre est tombĂ©; Dans un petit manteau d'abbĂ© Sa veuve expire. Tu t'es bercĂ© sur ce flot pur OĂÂč Naple enchĂÂąsse dans l'azur Sa mosaĂÂŻque, Oreiller des lazzaroni OĂÂč sont nĂ©s le macaroni Et la musique. Qu'il soit rusĂ©, simple ou moqueur, N'est-ce pas qu'il nous laisse au coeur Un charme Ă©trange, Ce peuple ami de la gaietĂ© Qui donnerait gloire et beautĂ© Pour une orange? Catane et Palerme t'ont plu. Je n'en dis rien; nous t'avons lu; Mais on t'accuse D'avoir parlĂ© bien tendrement, Moins en voyageur qu'en amant, De Syracuse. Ils sont beaux, quand il fait beau temps, Ces yeux presque mahomĂ©tans De la Sicile; Leur regard tranquille est ardent, Et bien dire en y rĂ©pondant N'est pas facile. Ils sont doux surtout quand, le soir, Passe dans son domino noir La toppatelle, On peut l'aborder sans danger, Et dire Ă Je suis Ă©tranger, Vous ĂÂȘtes belle. Ă» Ischia! C'est lĂ qu'on a des yeux, C'est lĂ qu'un corsage amoureux Serre la hanche. Sur un bas rouge bien tirĂ© Brille, sous le jupon dorĂ©, La mule blanche. Pauvre Ischia! bien des gens n'ont vu Tes jeunes filles que pied nu Dans la poussiĂšre, On les endimanche Ă prix d'or; Mais ton pur soleil brille encor Sur leur misĂšre. Quoi qu'il en soit, il est certain Que l'on ne parle pas latin Dans les Abruzzes, Et que jamais un postillon N'y sera l'enfant d'Apollon Ni des neuf Muses. Il est bizarre, assurĂ©ment, Que Minturnes soit justement PrĂšs de Capoue. LĂ tombĂšrent deux demi-dieux, Tout barbouillĂ©s, l'un de vin vieux, L'autre de boue. Les brigands t'ont-ils arrĂÂȘtĂ© Sur le chemin tant redoutĂ© De Terracine? Les as-tu vus dans l'es roseaux OĂÂč le buffle aux larges naseaux Dort et rumine? HĂ©las ! hĂ©las ! tu n'as rien vu. Ăâ comme on dit temps dĂ©pourvu De poĂ©sie ! Ces grands chemins, sĂ»rs nuit et jour, Sont ennuyeux comme un amour Sans jalousie. Si tu t'es un peu dĂ©tournĂ©, Tu t'es Ă coup sĂ»r promenĂ© PrĂšs de Ravenne, Dans ce triste et charmant sĂ©jour OĂÂč Byron noya dans l'amour Toute sa haine. C'est un pauvre petit cocher Qui m'a menĂ© sans accrocher Jusqu'Ă Ferrare. Je dĂ©sire qu'il t'ait conduit. Il n'eut pas peur, bien qu'il fĂt nuit; Le cas est rare. Padoue est un fort bel endroit, OĂÂč de trĂšs grands docteurs en droit Ont fait merveille; Mais j'aime mieux la polenta Qu'on mange aux bords de la Brenta Sous une treille. Sans doute tu l'as vue aussi, Vivante encore, Dieu mercil MalgrĂ© nos armes, La pauvre vieille du Lido, Nageant dans une goutte d'eau Pleine de larmes. Toits superbes! froids monuments! Linceul d'or sur des ossements! Ci-git Venise. LĂ mon pauvre coeur est restĂ©. S'il doit m'en ĂÂȘtre rapportĂ©, Dieu le conduise ! Mon pauvre coeur, l'as-tu trouvĂ© Sur le chemin, sous un pavĂ©, Au fond d'un verre? Ou dans ce grand palais Nani, Dont tant de soleils ont jauni La noble pierre? L'as-tu vu sur les fleurs des prĂ©s, Ou sur les raisins empourprĂ©s D'une tonnelle? Ou dans quelque frĂÂȘle bateau, Glissant Ă l'ombre et fendant l'eau A tire-d'aile? L'as-tu trouvĂ© tout en lambeaux Sur la rive oĂÂč sont les tombeaux? Il y doit ĂÂȘtre. Je ne sais qui l'y cherchera, Mais je crois bien qu'on ne pourra L'y reconnaĂtre. Il Ă©tait gai, jeune et hardi; Il se jetait en Ă©tourdi A l'aventure. Librement il respirait l'air, Et parfois il se montrait fier D'une blessure. Il fut crĂ©dule, Ă©tant loyal, Se dĂ©fendant de croire au mal Comme d'un crime. Puis tout Ă coup il s'est fondu Ainsi qu'un glacier suspendu Sur un abĂme... Mais de quoi vais-je ici parler? Que ferais-je Ă me dĂ©soler, Quand toi, cher frĂšre, Ces lieux oĂÂč j'ai failli mourir, Tu t'en viens de les parcourir. Pour te distraire? Tu rentres tranquille et content; Tu tailles ta plume en chantant Une romance. Tu rapportes dans notre nid Cet espoir qui toujours finit Et recommence. Le retour fait aimer l'adieu; Nous nous asseyons prĂšs du feu, Et tu nous contes Tout ce que ton esprit a vu, Plaisirs, dangers, et l'imprĂ©vu, Et les mĂ©comptes. Et tout cela sans te fĂÂącher, Sans te plaindre, sans y toucher Que pour en rire; Tu sais rendre grĂÂące au bonheur, Et tu te railles du malheur Sans en mĂ©dire. Ami, ne t'en va plus si loin. D'un peu d'aide j'ai grand besoin, Quoi qu'il m'advienne. Je ne sais oĂÂč va mon chemin, Mais je marche mieux quand ma main Serre la tienne. Mars 1844. 60. CONSEILS A UNE PARISIENNE Oui, si j'Ă©tais femme, aimable et jolie, Je voudrais, Julie, Faire comme vous; Sans peur ni pitiĂ©, sans choix ni mystĂšre, A toute la terre Faire les yeux doux. Je voudrais n'avoir de soucis au monde Que ma taille ronde, Mes chiffons chĂ©ris, Et de pied en cap ĂÂȘtre la poupĂ©e La mieux Ă©quipĂ©e De Rome Ă Paris. Je voudrais garder pour toute science Cette insouciance Qui vous va si bien; Joindre, comme vous, Ă l'Ă©tourderie Cette rĂÂȘverie Qui ne pense Ă rien. Je voudrais pour moi qu'il fĂ»t toujours fĂÂȘte, Et tourner la tĂÂȘte, Au plus orgueilleux; Etre en mĂÂȘme temps de glace et de flamme, La haine dans l'ĂÂąme, L'amour dans les yeux. Je dĂ©testerais, avant toute chose, Ces vieux teints de rose Qui font peur Ă voir. Je rayonnerais, sous ma tresse brune, Comme un clair de lune En capuchon noir. Car c'est si charmant et c'est si commode, Ce masque Ă la mode, Cet air de langueur! Ah! que la pĂÂąleur est d'un bel usage! Jamais le visage N'est trop loin du coeur. Je voudrais encore avoir vos caprices, Vos soupirs novices, Vos regards savants. Je voudrais enfin, tant mon coeur vous aime, Etre en tout vous-mĂÂȘme... Pour deux ou trois ans. Il est un seul point, je vous le confesse, OĂÂč votre sagesse Me semble en dĂ©faut. Vous n'osez pas ĂÂȘtre assez inhumaine. Votre orgueil vous gĂÂȘne; Pourtant il en faut. Je ne voudrais pas, Ă la contredanse, Sans quelque prudence Livrer mon bras nu; Puis, au cotillon, laisser ma main blanche TraĂner sur la manche Du premier venu. Si mon fin corset, si souple et si juste, D'un bras trop robuste Se sentait serrĂ©, J'aurais, je l'avoue, une peur mortelle Qu'un bout de dentelle N'en fĂ»t dĂ©chirĂ©. Chacun, en valsant, vient sur votre Ă©paule RĂ©citer son rĂÂŽle D'amoureux transi; Ma beautĂ©, du moins, sinon ma pensĂ©e, Serait offensĂ©e D'ĂÂȘtre aimĂ©e ainsi. Je ne voudrais pas, si j'Ă©tais Julie, N'ĂÂȘtre que jolie Avec ma beautĂ©. Jusqu'au bout des doigts je serais duchesse. Comme ma richesse, J'aurais ma fiertĂ©. Voyez-vous, ma chĂšre, au siĂšcle oĂÂč nous sommes, La plupart des hommes Sont trĂšs inconstants. Sur deux amoureux pleins d'un zĂšle extrĂÂȘme, La moitiĂ© vous aime Pour passer le temps. Quand on est coquette, il faut ĂÂȘtre sage. L'oiseau de passage Qui vole Ă plein coeur Ne dort pas en l'air comme une hirondelle, Et peut, d'un coup d'aile, Briser une fleur. DĂ©cembre 1845. 61. PAR UN MAUVAIS TEMPS Elle a mis, depuis que je l'aime Bien longtemps, peut-ĂÂȘtre toujours, Bien des robes, jamais la mĂÂȘme; Palmire a dĂ» compter les jours. Mais, quand vous ĂÂȘtes revenue, Votre bras lĂ©ger sur le mien, Il faisait, dans cette avenue, Un froid de loup, un temps de chien. Vous m'aimiez un peu, mon bel ange, Et, tandis que vous bavardiez, Dans cette pluie et cette fange Se mouillaient vos chers petits pieds. Songeait-elle, ta jambe fine, Quand tu parlais de nos amours, Qu'elle allait porter sous l'hermine Le satin, l'or et le velours? Si jamais mon coeur dĂ©savoue Ce qu'il sentit en ce moment, Puisse Ă mon front sauter la boue OĂÂč tu marchais si bravement! Avril 1847. 62. A MADAME Cne T. RONDEAU Dans son assiette arrondi mollement, Un pĂÂątĂ© chaud, d'un aspect dĂ©lectable, D'un peu trop loin m'attirait doucement. J'allais Ă lui. Votre instinct charitable Vous fit lever pour me l'offrir gaiement. Jupin, qu'HĂ©bĂ© grisait au firmament, Voyant ainsi VĂ©nus servir Ă table, Laissa son verre en choir d'Ă©tonnement Dans son assiette. Pouvais-je alors vous faire un compliment? La grĂÂące Ă©chappe, elle est inexprimable; Les mots sont faits pour ce qu'on trouve aimable, Les regards seuls pour ce qu'on voit charmant; Et je n'eus pas l'esprit en ce moment Dans son assiette. 63. SUR TROIS MARCHES DE MARBRE ROSE Depuis qu'Adam, ce cruel homme, A perdu son fameux jardin, OĂÂč sa femme, autour d'une pomme, Gambadait sans vertugadin, Je ne crois pas que sur la terre Il soit un lieu d'arbres plantĂ© Plus cĂ©lĂ©brĂ©, plus visitĂ©, Mieux fait, plus joli, mieux hantĂ© Mieux exercĂ© dans l'art de plaire, Plus examinĂ©, plus vantĂ©, Plus dĂ©crit, plus lu, plus chantĂ©, Que l'ennuyeux parc de Versailles. Ăâ dieux! ĂÂŽ bergers! ĂÂŽ rocailles! Vieux Satyres, Termes grognons, Vieux petits ifs en rangs d'oignons, Ăâ bassins, quinconces, charmilles! Boulingrins pleins de majestĂ©, OĂÂč les dimanches, tout l'Ă©tĂ©, BĂÂąillent tant d'honnĂÂȘtes familles! FantĂÂŽmes d'empereurs romains, PĂÂąles nymphes inanimĂ©es Qui tendez aux passants les mains, Par des jets d'eau tout enrhumĂ©es! Tourniquets d'aimables buissons, Bosquets tondus oĂÂč les fauvettes Cherchent en pleurant leurs chansons, OĂÂč les dieux font tant de façons Pour vivre Ă sec dans leurs cuvettes! Ăâ marronniers! n'ayez pas peur; Que votre feuillage immobile, Me sachant versificateur, N'en, demeure pas moins tranquille. Non, j'en jure par Apollon Et par tout le sacrĂ© vallon, Par vous, NaĂÂŻades Ă©brĂ©chĂ©es, Sur trois cailloux si mal couchĂ©es, Par vous, vieux maĂtres de ballets, Faunes dansant sur la verdure, Par toi-mĂÂȘme, auguste palais, Qu'on n'habite plus qu'en peinture, Par Neptune, sa fourche au poing, Non, je ne vous dĂ©crirai point. Je sais trop ce qui vous chagrine; De Phoebus je vois les effets Ce sont les vers qu'on vous a faits Qui vous donnent si triste mine. Tant de sonnets, de madrigaux, Tant de ballades, de rondeaux, OĂÂč l'on cĂ©lĂ©brait vos merveilles, Vous ont assourdi les oreilles, Et l'on voit bien que vous dormez Pour avoir Ă©tĂ© trop rimĂ©s. En ces lieux oĂÂč l'ennui repose, Par respect aussi j'ai dormi. Ce n'Ă©tait, je crois, qu'Ă demi Je rĂÂȘvais Ă quelque autre chose. Mais vous souvient-il, mon ami, De ces marches de marbre rose, En allant Ă la piĂšce d'eau Du cĂÂŽtĂ© de l'Orangerie, A gauche, en sortant du chĂÂąteau? C'Ă©tait par lĂ , je le parie, Que venait le roi sans pareil, Le soir, au coucher du soleil, Voir dans la forĂÂȘt, en silence, Le jour s'enfuir et se cacher Si toutefois en sa prĂ©sence Le soleil osait se coucher. Que ces trois marches sont jolies! Combien ce marbre est noble et doux! Maudit soit du ciel, disions-nous, Le pied qui les aurait saliesl N'est-il pas vrai? Souvenez-vous. - Avec quel charme est nuancĂ©e Cette dalle Ă moitiĂ© cassĂ©e! Vovez-vous ces veines d'azur, LĂ©gĂšres, fines et polies, Courant, sous les roses pĂÂąlies, Dans la blancheur d'un marbre pur? Tel, dans le sein robuste et dur De la Diane chasseresse, Devait courir un sang divin; Telle, et plus froide, est une main Oui me menait naguĂšre en laisse. N'allez pas, du reste, oublier Que ces marches dont j'ai mĂ©moire Ne sont pas dans cet escalier Toujours dĂ©sert et plein de gloire, OĂÂč ce roi, qui n'attendait pas, Attendit un jour, pas Ă pas, CondĂ©, lassĂ© par la victoire. Elles sont prĂšs d'un vase blanc, Proinrement fait et fort galant. Est-il moderne? est-il antioue? D'autres que moi savent cela, Mais j'aime assez Ă le voir lĂ , Etant sĂ»r qu'il n'est point gothique. C'est un bon vase, un bon voisin; Je le crois volontiers cousin De mes marches couleur de rose; Il les abrite avec fiertĂ©. Ăâ mon Dieu! dans si peu de chose Que de grĂÂące et que de beautĂ©! Dites-nous, marches gracieuses, Les rois, les princes, les prĂ©lats, Et les marquis Ă grand fracas, Et les belles ambitieuses, Dont vous avez comptĂ© les pas; Celles-lĂ surtout, j'imagine, En vous touchant ne pesaient pas. Lorsque le velours ou l'hermine FrĂÂŽlaient vos contours dĂ©licats, Laquelle Ă©tait la plus lĂ©gĂšre? Est-ce la reine Montespan? Est-ce Hortense avec un roman, Maintenon avec son brĂ©viaire, Ou Fontange avec son ruban? Beau marbre, as-tu vu la ValliĂšre? De ParabĂšre ou de Sabran Laquelle savait mieux te plaire? Entre Sabran et ParabĂšre Le RĂ©gent mĂÂȘme, aprĂšs souper, Chavirait jusqu'Ă s'y tromper. As-tu vu le puissant Voltaire, Ce grand frondeur des prĂ©jugĂ©s, Avocat des gens mal jugĂ©s, Du Christ ce terrible adversaire, Bedeau du temple de CythĂšre, PrĂ©sentant Ă la Pompadour Sa vieille eau bĂ©nite de cour? As-tu vu, comme Ă l'ermitage, La rondelette Dubarry Courir, en buvant du laitage, Pieds nus, sur le gazon fleuri? Marches qui savez notre histoire, Aux jours pompeux de votre gloire, Quel heureux monde en ces bosquets! Que de grands seigneurs, de laquais, Que de duchesses, de caillettes, De talons rouges, de paillettes, Que de soupirs et de caquets, Que de plumets et de calottes, De falbalas et de culottes, Que de poudre sous ces berceaux, Que de gens, sans compter les sots! RĂšgne auguste de la perruque, Le bourgeois qui te mĂ©connaĂt MĂ©rite sur sa plate nuque D'avoir un Ă©ternel bonnet. Et toi, siĂšcle Ă l'humeur badine, SiĂšcle tout couvert d'amidon, Ceux qui mĂ©prisent ta farine Sont en horreur Ă Cupidon!... Est-ce ton avis, marbre rose? MalgrĂ© moi, pourtant, je suppose Que le hasard qui t'a mis lĂ Ne t'avait pas fait pour cela. Aux pays oĂÂč le soleil brille, PrĂšs d'un temple grec ou latin, Les beaux pieds d'une jeune fille, Sentant la bruyĂšre et le thym, En te frappant de leurs sandales, Auraient mieux rĂ©joui tes dalles Qu'une pantoufle de satin. Est-ce d'ailleurs pour cet usage Que la nature avait formĂ© Ton bloc jadis vierge et sauvage Que le gĂ©nie eĂ»t animĂ©? Lorsque la pioche et la truelle T'ont scellĂ© dans ce parc boueux, En t'y plantant malgrĂ© les dieux, Mansard insultait PraxitĂšle. Oui, si tes flancs devaient s'ouvrir, Il fallait en faire sortir Quelque divinitĂ© nouvelle. Quand sur toi leur scie a grincĂ©, Les tailleurs de pierre ont blessĂ© Quelque VĂ©nus dormant encore, Et la pourpre qui te colore Te vient du sang qu'elle a versĂ©. Est-il donc vrai que toute chose Puisse ĂÂȘtre ainsi foulĂ©e aux pieds, Le rocher oĂÂč l'aigle se pose, Comme la feuille de la rose Qui tombe et meurt dans nos sentiers? Est-ce que la commune mĂšre, Une fois son oeuvre accompli, Au hasard livre la matiĂšre, Comme la pensĂ©e Ă l'oubli? Est-ce que la tourmente amĂšre Jette la perle au lapidaire Pour qu'il l'Ă©crase sans façon? Est-ce que l'absurde vulgaire Peut tout dĂ©shonorer sur terre Au grĂ© d'un cuistre ou d'un maçon? 1848 64. SONNET Se voir le plus possible et s'aimer seulement, Sans ruse et sans dĂ©tours, sans honte ni mensonge, Sans qu'un dĂ©sir nous trompe, ou qu'un remords nous ronge, Vivre Ă deux et donner son coeur Ă tout moment; Respecter sa pensĂ©e aussi loin qu'on y plonge, Faire de son amour un jour au lieu d'un songe, Et dans cette clartĂ© respirer librement - Ainsi respirait Laure et chantait son amant. Vous dont chaque pas touche Ă la grĂÂące suprĂÂȘme, C'est vous, la tĂÂȘte en fleurs, qu'on croirait sans souci, C'est vous qui me disiez qu'il faut aimer ainsi. Et c'est moi, vieil enfant du doute et du blasphĂšme, Qui vous Ă©coute, et pense, et vous rĂ©ponds ceci Oui, l'on vit autrement, mais c'est ainsi qu'on aime. 65. A. M. REGN1ER DE LA COMĂâ°DIE-FRANĂâĄAISE APRĂËS LA MORT DE SA FILLE Quel est donc ce chagrin auquel je m'intĂ©resse? Nous nous Ă©tions connus par l'esprit seulement; Nous n'avions fait que rire, et causĂ© qu'un moment, Quand sa vivacitĂ© coudoya ma paresse. Puis j'allais par hasard au thĂ©ĂÂątre, en fumant, Lorsque du maĂtre Ă tous la vieille hardiesse, De sa verve caustique aiguisant la finesse, En Pancrace ou Scapin le transformait gaiement. Pourquoi donc, de quel droit, le connaissant Ă peine, Est-ce que je m'arrĂÂȘte et ne puis faire un pas, Apprenant que sa fille est morte dans ses bras? Je ne sais. - Dieu le sait! Dans la pauvre ĂÂąme humaine La meilleure pensĂ©e est toujours incertaine, Mais une larme coule et ne se trompe pas. 66. CHANSON Quand on perd, par triste occurrence, Son espĂ©rance Et sa gaietĂ©, Le remĂšde au mĂ©lancolique, C'est la musique Et la beautĂ© ! Plus oblige et peut davantage Un beau visage Qu'un homme armĂ©, Et rien n'est meilleur que d'entendre Air doux et tendre Jadis aimĂ© ! 67. A MADAME O*** QUI AVAIT FAIT DES DESSINS POUR LES NOUVELLES DE L'AUTEUR Dieu dĂ©fend d'oublier les petits ici-bas. La fleur qui, dans l'herbier, doucement se dessĂšche, Rend grĂÂąces Ă celui qui la vit sous ses pas, La cueillit au passage, et la mit dans l'eau fraĂche. Ma brunette Margot, que Balzac n'aime pas, Est lĂ , le coeur battant, prĂÂȘte Ă mordre Ă sa pĂÂȘche. Dites-moi son idĂ©e et ce qui l'en empĂÂȘche. Puis voici BĂ©atrix qui montre ses beaux bras. Pauvre et pĂÂąle bouquet, ĂÂŽ mes chĂšres pensĂ©es, Dans ce bruyant torrent oĂÂč vous devez mourir, Heureuse soit la main qui vous a ramassĂ©es! Puisses-tu dĂ©sormais modestement t'ouvrir Petit livre, et songer qu'il te faut soutenir Dans ton sein tout Ă©mu ces perles enchĂÂąssĂ©es ! 68. LE RIDEAU DE MA VOISINE IMITĂâ° DE GOETHE Le rideau de ma voisine Se soulĂšve lentement. Elle va, je l'imagine, Prendre l'air un moment. On entr'ouvre la fenĂÂȘtre Je sens mon coeur palpiter. Elle veut savoir peut-ĂÂȘtre Si je suis Ă guetter. Mais, hĂ©las! ce n'est qu'un rĂÂȘve; Ma voisine aime un lourdaud, Et c'est le vent qui soulĂšve Le coin de son rideau. 69. SOUVENIR DES ALPES FatiguĂ©, brisĂ©, vaincu par l'ennui, Marchait le voyageur dans la plaine altĂ©rĂ©e, Et du sable brĂ»lant la poussiĂšre dorĂ©e Voltigeait devant lui. Devant la pauvre hĂÂŽtellerie, Sous un vieux pont, dans un site Ă©cartĂ©, Un flot de cristal argent Caressait la rive fleurie. Deux oisillons, dans un pin d'Italie, En sautillant s'envoyaient tour Ă tour Leur chansonnette ailĂ©e, oĂÂč la mĂ©lancolie Jasait avec amour. Pendant qu'une mule rĂ©tive PiĂ©tinait sous le pampre oĂÂč rit le dieu joufflu, Sans toucher aux fleurs de la rive, Le voyageur monta sur le pont vermoulu. LĂ , le coeur plein d'un triste et doux mystĂšre, Il s'arrĂ©ta silencieux, Le front inclinĂ© vers la terre; L'ardent soleil sĂ©chair les larmes de ses yeux. Aveugle, inconstante, ĂÂŽ fortune ! Supplice enivrant des amours ! Ote-moi, mĂ©moire importune, Ote-moi ces yeux que je vois toujours! Pourquoi, dans leur beautĂ© suprĂÂȘme, Pourquoi les ai-je vus briller? Tu ne veux plus que je les aime, Toi qui me dĂ©fends d'oublier!... Comme aprĂšs la douleur, comme aprĂšs la tempĂÂȘte, L'homme supplie encore et regarde le ciel, Le voyageur, levant la tĂÂȘte, Vit les Alpes debout dans leur calme Ă©ternel, Et, devant lui, le sommet du mont Rose, OĂÂč la neige et l'azur se disputaient gaiement; Si parmi nous tu descends un moment, C'est lĂ , blanche Diane, oĂÂč ton beau pied se pose. Les chasseurs de chamois en savent quelque chose, Lorsque, sans peur, mais non pas sans danger, A travers la prairie au matin fraĂche Ă©close, On les voit, l'arme au poing, dans ces pics s'engager. Pendant que le soleil, paisible et fort Ă l'aise, BrĂ»le, sans la dorer, la citĂ© milanaise, Et dans cet horizon, plein de grĂÂące et d'ennui, S'endort de lassitude Ă force d'avoir lui, La montagne se montre - Ă vos pieds est l'abĂme; L'avalanche au-dessus. - Ne vous effrayez pas; Prenez garde au mulet qui peut faire un faux pas. L'oeil perçant du chamois suspendu sur la cime, Vous voyant trĂ©bucher, s'en moquerait tout bas. Un ravin tortueux conduit Ă la montagne. Le voyageur pensif prit ce sentier perdu; Puis il se retourna. - La plaine et la campagne, Tout avait disparu. Le spectre du glacier dans sa pourpre pĂÂąlie, DerriĂšre lui s'Ă©tait dressĂ©. Les chansons et les pleurs et la belle I-talie Devenaient dĂ©jĂ le passĂ©. Un aigle noir, planant sur la sombre verdure Et regardant au loin, tout chargĂ© de souci, Semblait dire au dĂ©sert Quelle est la crĂ©ature Qui vient ici? Byron, dans sa tristesse altiĂšre, Disait un jour, passant par ce pays Quand je vois aux sapins cet air de cimetiĂšre, Cela ressemble Ă mes amis. Ă» Ils sont pourtant beaux, ces pins foudroyĂ©s, Byron, dans ce dĂ©sert immense; Quand leurs rameaux morts craquaient sous tes pieds, Ton coeur entendait leur silence. Peut-ĂÂȘtre en savent-ils autant et plus que nous, Ces vieux ĂÂȘtres muets attachĂ©s Ă la terre, Qui, sur le sein fĂ©cond de la commune mĂšre, Dorment dans un repos si superbe et si doux. 70. ADIEUX A SUZON Adieu, Suzon, ma rose blonde, Qui m'as aimĂ© pendant huit jours; Les plus courts plaisirs de ce monde Souvent font les meilleurs amours. Sais-je, au moment oĂÂč je te quitte, OĂÂč m'entraĂne mon astre errant? Je m'en vais pourtant, ma petite, Bien loin, bien vite, Toujours courant. Je pars, et sur ma lĂšvre ardente BrĂ»le encore ton dernier baiser. Entre mes bras, chĂšre imprudente, Ton beau front vient de reposer. Sens-tu mon coeur, comme il palpite? Le tien, comme il battait gaiement! Je m'en vais pourtant, ma petite, Bien loin, bien vite, Toujours t'aimant. Paf ! c'est mon cheval qu'on apprĂÂȘte. Enfant, que ne puis-je en chemin Emporter ta mauvaise tĂÂȘte, Qui m'a tout embaumĂ© la main ! Tu souris, petite hypocrite, Comme la nymphe, en t'enfuyant. Je m'en vais pourtant, ma petite, Bien loin, bien vite, Tout en riant. Que de tristesse, et que de charmes, Tendre enfant, dans tes doux adieux! Tout m'enivre, jusqu'Ă tes larmes, Lorsque ton coeur est dans tes yeux. A vivre ton regard m'invite; Il me consolerait mourant. Je m'en vais pourtant, ma petite, Bien loin, bien vite, Tout en pleurant. Que notre amour, si tu m'oublies, Suzon, dure encore un moment; Comme un bouquet de fleurs pĂÂąlies, Cache-le dans ton sein charmant! Adieu; le bonheur reste au gĂte, Le souvenir part avec moi Je l'emporterai, ma petite, Bien loin, bien vite, Toujours Ă toi. 71. Sonnet au Lecteur Jusqu'Ă prĂ©sent, lecteur, suivant l'antique usage, Je te disais bonjour Ă la premiĂšre page. Mon livre, cette fois, se ferme moins gaiement ; En vĂ©ritĂ©, ce siĂšcle est un mauvais moment. Tout s'en va, les plaisirs et les moeurs d'un autre ĂÂąge ; Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant, Rosalinde et Suzon qui me trouvent trop sage, Lamartine vieilli qui me traite en enfant. La politique, hĂ©las ! voilĂ notre misĂšre. Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire. Etre rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non. Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire. Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre, Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon. Janvier 1850CettehypothĂšse remet donc en cause l'origine du Grand Bombardement tardif. ThĂ©orie de la migration des orbites des gĂ©antes gazeuses : a) configuration initiale des orbites de Jupiter (vert
Vous semez, plantez ou rĂ©coltez selon les cycles lunaires ? DĂ©couvrez dĂšs maintenant le calendrier lunaire du mois de juin pour vous prĂ©parer. Jardiner avec la Lune, câest quoi ? La Lune est connue pour son effet sur les marĂ©es. De nombreux jardiniers vantent Ă©galement ses effets sur les cultures. Ils suivent ainsi les cycles lunaires pour rĂ©aliser des travaux au jardin. La taille et les rĂ©coltes sont ainsi rĂ©alisĂ©es durant la Lune croissante pendant laquelle les vĂ©gĂ©taux sont plus vigoureux et plus rĂ©sistants aux maladies ainsi quâaux parasites. Le travail du sol ainsi que lâapport en engrais sont plutĂŽt recommandĂ©s durant la Lune dĂ©croissante. Pendant la phase ascendante de la Lune, la sĂšve remonte les branches. Câest le bon moment pour rĂ©aliser les semis, rĂ©colter les fruits ou encore effectuer les greffes. Pendant la phase descendante de la Lune, la sĂšve descend vers les racines. Câest le bon moment pour planter, repiquer ou encore rĂ©aliser des boutures. La rĂ©colte des lĂ©gumes-racines se fait Ă©galement durant la phase descendante. Lorsque la Lune est en pĂ©rigĂ©e au point le plus proche de la Terre ou en apogĂ©e au point le plus Ă©loignĂ© de la Terre, il est conseillĂ© de laisser le jardin et de se reposer. Ces pĂ©riodes auraient une influence nĂ©gative sur le jardin. Calendrier lunaire pour jardiner en juin 2022 DĂ©couvrez ci-aprĂšs le calendrier lunaire du mois de juin Date Type de lune Types de jours Les travaux au jardin 1er juin Ascendant Jours fleurs Semer en place les annuelles Ă croissance rapide Semer les brocolis et les choux-fleurs 2 juin Descendant ApogĂ©e lunaire Ne pas jardiner 3 juin Descendant Jours fleurs Bouturer fuchsia, clĂ©matite, althĂ©aâŠ, diviser les bulbes printaniers narcisse, jacinthe, tulipe⊠4 juin Descendant Jours feuilles Repiquer en pĂ©piniĂšre les cĂ©leris Planter le fenouil 5 juin Descendant Jours fruits Ăclaircir les pommiers et les poiriers 6 juin Descendant Jours fruits Couper les gourmands des tomates Tailler les courges, les concombres, les melons et les courgettes 7 juin Descendant Jours fruits RĂ©aliser un purin de plantes ortie, consoude⊠Ăclaircir les courges et les courgettes 8 juin Descendant Jours racines Repiquer les betteraves Semer les panais 9 juin Descendant Jours racines Planter les cĂ©leris-raves et les poireaux 10 juin Descendant Jours racines Ăclaircir les semis dâavril Butter les pommes de terre RĂ©colter les premiers navets 11 juin Descendant Jours fleurs Tailler les arbustes Ă floraison printaniĂšre Planter les bulbes dâautomne 12 juin Descendant Jours fleurs Planter les choux semĂ©s en mai Mettre en pleine terre les potĂ©es fleuries hortensia⊠13 juin Descendant Jours feuilles Tondre la pelouse pas trop ras Tailler le lierre DĂ©broussailler les zones en friche 14 juin Descendant Jours feuilles PĂ©rigĂ©e ne pas jardiner 15 juin Descendant Jours fruits Ăclaircir les poiriers et les pommiers si vous ne lâavez pas encore fait 16 juin Ascendant Jours fruits Appliquer les insecticides et fongicides naturels le soir 17 juin Ascendant Jours racines Semer les endives et les carottes pour la consommation en hiver 18 juin Ascendant Jours racines Semer les betteraves, carottes, endives, radis 19 juin Ascendant Jours fleurs Cueillir les fleurs destinĂ©es aux tisanes Semer en pĂ©piniĂšre les bisannuelles campanule, myosotis, Ćillet de poĂšte⊠20 juin Ascendant Jours fleurs Semer en pĂ©piniĂšre les vivaces et les bisannuelles 21 juin Ascendant Jours fleurs Semer les salades RĂ©colter les aromatiques 22 juin Ascendant Jours feuilles Semer les haricots en poquet RĂ©colter les aromatiques 23 juin Ascendant Jours feuilles Semer les laitues, les chicorĂ©es RĂ©colter la consoude pour en faire du purin 24 juin Ascendant Jours fruits Semer concombre, courgettes et cornichons 25 juin Ascendant Jours racines Semer les radis dâhiver et les rutabagas 26 juin Ascendant Jours racines Semer les panais et les carottes 27 juin Ascendant Jours racines Semer les radis dâhiver et les rutabagas 28 juin Ascendant Jours racines Semer en place les betteraves Semer les panais 29 juin Ascendant Jours fleurs Planter les brocolis Marcotter les rhododendrons et les rosiers grimpants 30 juin Ascendant Jours fleurs RĂ©colter les semences des plantes fleuries Semer en pleine terre les brocolis et les choux-fleurs Ă LIRE ĂGALEMENT La carotte et ses bienfaits Vous nâĂȘtes pas de grands amateurs de la carotte ? Cet article va vous faire changer dâavis ! Jardin et potager focus sur 21 fleurs et plantes qui repoussent les nuisibles ! Escargots, limaces, parasitesâŠComment protĂ©ger efficacement le potager des nuisibles ? En plantant des fleurs qui les repoussent 27 lĂ©gumes Ă ne jamais associer au potager ! Au potager, on cultive des lĂ©gumes bio, mais attention, certaines variĂ©tĂ©s ne sâaiment pas. Câest pourquoi, il faut connaĂźtre les lĂ©gumes Ă ne pas associer.- ĐĐŸĐșŃĐž ŃΞĐșÎžŐżĐŸŐ±Đ” ջОáŠÎčλá„ĐŒÎ”ĐżŐ«
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Unastre qui symbolise le fĂ©minin, lâintuition, la sensibilitĂ© et les relations aux autres, notamment aux enfants. Les personnes nĂ©es un lundi son particuliĂšrement douĂ©es pour voir ce qui se
Sciences et technos Des scientifiques ont rĂ©ussi Ă cultiver des plantes avec des Ă©chantillons de rĂ©golithe lunaire. Le sol du satellite naturel de la Terre nâest donc pas stĂ©rile. Au bout de six jours, les plantes cultivĂ©es dans le regolithe lunaire ont montrĂ© des signes de stress comme une croissance plus lente, une taille plus petite ou un systĂšme racinaire dĂ©ficient, etc. © Communications Biology Pour tenter l'expĂ©rience, ils ont postulĂ© pas moins de trois fois en onze ans. Rob Ferl, Anna-Lisa Paul, tous deux professeurs en sciences horticoles Ă l'universitĂ© de Floride, et leur collĂšgue du dĂ©partement de gĂ©ologie, Stephen M. Elardo, voulaient savoir si des plantes pouvaient pousser sur la Lune. Tout du moins dans son sol, le rĂ©golithe lunaire, assez diffĂ©rent de la terre dans laquelle les vĂ©gĂ©taux s'Ă©panouissent sur notre belle planĂšte bleue. Les Ă©chantillons de sol lunaire Ă©tant rares, il leur a fallu s'accrocher mais, Ă l'approche du lancement du programme amĂ©ricain ArtĂ©mis, ils ont fini par en dĂ©crocher douze prĂ©cieux grammes collectĂ©s lors des missions Apollo 11, 12 et 17. Pas vraiment de quoi faire un potager !Dans des plaques de plastique destinĂ©es Ă la culture des cellules formant de minuscules godets de la taille d'un dĂ© Ă coudre, ils ont rĂ©parti ce peu de surface lunaire, l'ont arrosĂ© avec une solution nutritive et y ont plantĂ© des graines. Pas n'importe lesquelles. Celle d'une plante appelĂ©e Arabidopsis, souvent utilisĂ©e dans les expĂ©riences impliquant des vĂ©gĂ©taux car son code gĂ©nĂ©tique est entiĂšrement cartographiĂ©. Ce qui permet d'observer les Ă©ventuels changements qui affectent l'expression de ses gĂšnes. Ă titre de comparaison, les scientifiques ont Ă©galement constituĂ© un groupe tĂ©moin en plantant Arabidopsis de la mĂȘme façon dans une substance terrestre imitant le sol lunaire rĂ©el, ainsi que des sols martiens simulĂ©s et des sols terrestres provenant d'environnements de stressRĂ©sultats la majoritĂ© des graines plantĂ©es dans le rĂ©golithe ramenĂ© par les missions Apollo ont germĂ© pour donner de minuscules plants. Cela signifie que les sols lunaires n'interrompent pas les hormones et autres signaux impliquĂ©s dans la germination », explique Anna-Lisa Paul. Excellente nouvelle, le sol du satellite naturel de la Terre n'est donc pas stĂ©rile ! Au bout de quelques jours toutefois, les petites Arabidopsis plantĂ©es dans le sol lunaire ont montrĂ© des signes de stress elles Ă©taient plus petites, poussaient plus lentement, avaient des tailles plus variĂ©es que les autres, prĂ©sentaient une pigmentation anormale ou encore un systĂšme racinaire dĂ©ficient. Un phĂ©nomĂšne qui a pu ĂȘtre vĂ©rifiĂ© d'un point de vue gĂ©nĂ©tique. En effet, les chercheurs ont constatĂ© que toutes les plantes cultivĂ©es dans les sols lunaires avaient exprimĂ©, de maniĂšre diffĂ©rente selon la provenance des Ă©chantillons utilisĂ©s comme substrat, des gĂšnes indiquant des stress similaires aux rĂ©actions de plantes exposĂ©es au sel, aux mĂ©taux et/ou aux espĂšces rĂ©actives de l' conclusion, bien que les rĂ©golithes lunaires puissent ĂȘtre utilisĂ©s pour la production de plantes in situ dans le cadre de missions lunaires, ils ne constituent pas pour autant un substrat bĂ©nin pour les vĂ©gĂ©taux. Leurs effets devront donc ĂȘtre Ă©tudiĂ©s plus en dĂ©tail afin de tenter d'y remĂ©dier dans la perspective du maintien de la vie dans de futures bases lunaires. Je m'abonne Tous les contenus du Point en illimitĂ© Vous lisez actuellement Des plantes peuvent pousser dans le sol de la Lune ! 1 Commentaire Commenter Vous ne pouvez plus rĂ©agir aux articles suite Ă la soumission de contributions ne rĂ©pondant pas Ă la charte de modĂ©ration du Point. Patience: câest seulement mon modĂšle. ». (La naissance du jour). « Monsieur, « Vous me demandez de venir passer une huitaine de jours chez vous, câest-Ă -dire auprĂšs de ma fille que jâadore. Vous qui vivez auprĂšs dâelle, vous savez combien je la vois rarement, combien sa prĂ©sence mâenchante, et je suis touchĂ©e que vous m HADEEN. Les gĂ©ologues nomment les premiers millions d'annĂ©es d'existence de la Terre, l'HadĂ©en -4,5 milliards d'annĂ©es Ă -3,5 milliards d'annĂ©es. Un nom inspirĂ© du dieu grec HadĂšs, maĂźtre des enfers. VoilĂ qui dit bien l'aspect de la Terre Ă cette Ă©poque marquĂ©e par plusieurs pĂ©riodes de bombardements mĂ©tĂ©oritiques. Une Ă©tude publiĂ©e dans la revue Nature reconstruit ces dramatiques Ă©vĂšnements. Une partie de croĂ»te en fusion L'histoire de l'HadĂ©en est mal documentĂ©e car il existe peu de roches sur Terre datant de moins de 3,8 milliards d'annĂ©es, les plus anciennes ayant Ă©tĂ© rongĂ©es par l'Ă©rosion. Pourtant, les gĂ©ologues ont tout de mĂȘme retrouvĂ©, notamment dans des sĂ©diments en Australie, des zircons vieux de 4,4 milliards d'annĂ©es. Une preuve, pour les scientifiques, que la Terre mais aussi la Lune rĂ©cemment formĂ©e ont Ă©tĂ© frappĂ©es par de nombreux mĂ©tĂ©orites. ĂMERGER. Ces astĂ©roĂŻdes ont profondĂ©ment remaniĂ© la surface terrestre, la chaleur des impacts la liquĂ©fiant littĂ©ralement, ce qui pourrait aussi expliquer l'absence de roches primitives ainsi que la rĂ©partition des zircons sur notre planĂšte. Les chercheurs postulent que quelques rares zones sur Terre ont Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©es ce sont dans ces rĂ©gions que la vie Ă pu Ă©merger. Les plus anciennes traces de vie dĂ©couvertes sont des stromatolithes datant d'environ quatre milliards d'annĂ©es. Une centaine de millions d'annĂ©es plus tard, la Terre et la Lune ont connu une nouvelle pĂ©riode de bombardement appelĂ©e Grand bombardement tardif. .